poidsplume

un blog léger

Traduction d’un poème de Queen of Argyll [Publication originale sur son blog, en italien].

Narcisse

Il mio narciso ha almeno tre nomi.
Il mio narciso si chiama papà.
I miei narcisi però non sono
lo stormo dorato di cui parla una poesia,
non sono
fiori leggiadri in giardini segreti.

Mon narcisse a au moins trois noms.
Mon narcisse s'appelle Papa.
Mais mes narcisses ne forment pas
l’essaim doré dont parle un poème1,
ce ne sont pas
des fleurs gracieuses dans des jardins secrets.


Il fiore sono io
e loro i carri armati che ci passano sopra:
mosaico di petali.

La fleur c’est moi
et eux comme des chars d’assaut qui lui passent dessus :
mosaïque de pétales.


Il mio narciso è un’incudine
a cui il mio cuore è legato, gettata
sul fondo del fiume
cibo per pesci.

Mon narcisse est une enclume
à laquelle mon cœur est lié, jetée
au fond de la rivière
en pâture aux poissons.


Il mio narciso è una pozza di acqua putrida
dove una farfalla agita ali morte invischiata nel fango, dimentica delle
sue danze ariose.

Mon narcisse est un bassin d'eau putride
où un papillon agite ses ailes mortes engluées dans la boue,
oubliant ses danses aériennes.


Il mio narciso è benda sugli occhi
nera come piume di corvo;
nasconde schiaffi e carezze e sputi
e ancora baci, pugni e calci in faccia.

Mon narcisse est un bandeau sur mes yeux
noir comme des plumes de corbeau ;
il cache les gifles et les caresses et les crachats
et encore des baisers, des coups de poing et de pied au visage.


Il mio narciso è vino vomitato in un vicolo
e io sono una mano sulla fronte
scacciata malamente dall’ebrezza,
dal rigetto del fragile bisogno.

Mon narcisse est du vin vomi dans une ruelle
et je suis une main sur le front
mal remis de l'ivresse,
par le rejet du besoin cruel.


Il mio narciso è una punta affilata
e io sono sangue che stilla
sordo, pulito
ferite che non ha mai medicato.

Mon narcisse est une pointe acérée
et je suis du sang pur qui coule à flot
des blessures qui n’ont jamais été soignées.


Il mio narciso è silenzio muto
davanti a lacrime, urla e preghiere,
vitreo, immobile, imperturbato
il vuoto assordante dei diamanti.

Mon narcisse est silencieux,
devant les larmes, les cris et les prières,
vitrifié, immobile, imperturbable
face au vide assourdissant des diamants.


Il mio narciso è un buco nero
che tutto inghiotte e nulla rende;
io, una galassia di stelle accecate
senza alcuno specchio in tutto quel buio.

Mon narcisse est un trou noir
qui engloutit tout et dont rien ne revient ;
moi, une galaxie d'étoiles aveuglées sans aucun miroir dans toute cette obscurité.

Il mio narciso,
signori,
non è mio.
E, cosa più importante,
io non sono sua.


Mon narcisse,
messieurs,
n'est pas à moi,
et surtout,
je ne suis pas à lui.


Illustration originale de l’autrice

1

allusion à la première strophe du célèbre poème de W. Wordsworth “Daffodils”

I wandered lonely as a cloud
That floats on high o'er vales and hills,
When all at once I saw a crowd,
A host, of golden daffodils;
Beside the lake, beneath the trees,
Fluttering and dancing in the breeze.

Ma traduction d'un #poème de Queen Of Argyll publié en italien sur son blog .


Je garde

Je garde sous la peau

de l'écume de mer,

des fleurs de neige,

tes doigts sur mon cou,

une insupportable résistance.

Ma traduction d'un #poème de Queen Of Argyll publié en italien sur son blog .


J'ai le cœur brisé depuis l'enfance.

La première fois c'est papa qui l'a cassé parce que son cœur à lui aussi avait été brisé il y a longtemps mais il avait ignoré la douleur en criant.

La deuxième fois, il a été brisé par d'autres enfants parce que le cœur à cet âge est encore immature ou absent, comme c'est souvent le cas, s'il n'est pas cultivé à la bonne saison.

Puis il a été brisé par des amours théâtrales aux têtes auréolées de jonquilles – leur cœur a été enterré dans le jardin et ils ne savent plus où le trouver.

Je l'ai aussi brisé une centaine de fois en avalant du poison et des crapauds comme si c'était du lait et du miel.

Il a le charme des ruines anciennes pillées par les barbares reconquises par le lierre et les crocus,

des masures confortables avec des chaises en paille qui attendent.

Illustration de l'autrice

MÉMOIRE

la voix de mon cœur
ne peut sourdre
quand l’oiseau de glace
en travers de ma gorge
m’empêche de chanter
et de son bec
me pique cruellement

mémoire de la douleur qui assourdit mes cris
et pourtant
un jour ma chanson de rage
et de joie triomphante
chassera
tous les oiseaux
de mon malheur


Dessin de Queen of Argyll “Self-portrait”


Désobéir ensemble

un récit de Monsieur B.

Au Parc de l’Europe de Saint-Étienne, il y a une piste cyclable qu’utilisaient jadis des écoles avoisinantes pour découvrir le Code de la Route. Les feux ne marchent plus depuis longtemps, mais la peinture des « routes » est entretenue. Cyclistes en herbe, trottinettes, rollers et hoverboards s’y côtoient dans une joyeuse anarchie. Peut-être est-ce justement ce demi-chaos qui a décidé un gamin à vouloir y mettre de l’ordre. Il n’a pas neuf ans, je pense, et s’est posté sur un rond peint au centre d’un des deux « carrefours » du circuit – le plus grand, le plus central. De là, avec force gestes et cris, il intime à tous de s’arrêter et pointe à chacun d’eux la direction à prendre ensuite. Ça amuse un temps. Et puis certains ne s’arrêtent plus. La colère du mioche décuple. Les cris deviennent des ordres menaçants, proches de l’insulte. Quelques parents lèvent un sourcil, prêts à intervenir. Mais quelque chose se passe soudain, qui relève d’un mécanisme social que je n’attendais pas ici. Le mioche est cramoisi de rage quand tout le monde finit par s’arrêter. Je ne sais pas qui a commencé mais celui qui prendra la parole est dans les derniers arrivés. Le contempteur reprend gorge, soudain persuadé de son autorité. Et recommence à dire qui doit aller où. Sauf que personne ne bouge. Le plus grand, un CM1 arrivé en queue de peloton sur son VTT déjà trop petit, demande alors : « Pourquoi tu nous dis où on doit aller ? » La réponse du demi-Longtarin est brutale et sonore : « Toi, tu dégages ! Tu dégages par là ! Allez ! » Mais personne ne bouge. Ils sont six autour de lui quand une fille en trottinette demande : « Pourquoi ? » Et tous les autres de s’y mettre. « C’est pas toi le chef. » « On va où on veut. » « Tu cries trop fort. » Au bout d'un petit temps, tout le monde s’en va. Il y a bien une dernière tentative, un baroud d’honneur aussi vain que pitoyable. Mais le crieur sort de scène, de dos hélas : je ne sais s’il a su garder une contenance au moment de son départ. Aucun protagoniste n’avait plus de dix ans, et un autocrate ridicule s’est fait bouter par une majorité qui n’était pas contre un ordonnateur, mais qui voulait qu'il fît sens.


Voici la traduction d'un texte d'Ursula K. Le Guin dans lequel elle se présente. Le texte original figure sur cette page (avec lancement automatique de la lecture audio par un robot). Je remercie particulièrement Milouchkna qui a procuré la version textuelle de l'image et contribué à la traduction. Elle a par ailleurs traduit plusieurs recueils de poèmes de Le Guin. Important : en l'ignorance du statut légal du texte original, cette traduction est effectuée sans autorisation. Elle sera donc retirée de ce blog si une autorité légitime le demande.

Traduction collaborative (par ordre alphabétique) : goofy, Milou, mo, Numahell

Je me présente

Ursula K. Le Guin

Je suis un homme. Vous allez peut-être vous dire que je me suis bêtement trompée de genre, ou peut-être que j’essaie de vous faire marcher, vu que mon nom se termine par A, que j’ai trois soutiens-gorges, que j’ai été enceinte cinq fois, et d’autres trucs de ce genre que vous avez peut-être remarqués, des petits détails en somme. Mais les détails n’ont pas d’importance. Si nous avons quelque chose à apprendre des hommes politiques, c’est bien que les détails n’ont pas d’importance. Je suis un homme, et je veux que vous le croyiez et l’acceptiez ainsi, comme je l’ai fait pendant de nombreuses années.

Photo courtesy Euan Monaghan/Structo

Vous savez, j’ai grandi à l’époque des guerres entre les Mèdes et les Perses, et quand je suis allée au lycée juste après la guerre de Cent ans, puis quand j’ai élevé mes enfants pendant les guerres de Corée, la guerre froide et celle du Vietnam, eh bien il n’y avait pas de femmes. Les femmes sont une invention très récente.

J’ai précédé l’invention des femmes de plusieurs dizaines d’années. Enfin bon, si vous tenez à la précision pédante, je dirais que les femmes ont été inventées plusieurs fois, en des lieux extrêmement variés, mais les inventeurs ne savaient tout simplement pas vendre le produit. Leurs techniques de distribution étaient rudimentaires et leurs études de marché étaient nulles, donc évidemment le concept n’a pas décollé.

Même si un génie l’a mise au point, une invention doit trouver son marché, et tout s’est passé comme si, pendant longtemps, l’idée de femmes n’avait tout simplement pas franchi la ligne de départ. Les modèles comme l’Austen ou les Brontë étaient trop compliqués, les gens se moquaient des suffragettes, et la Woolf était bien trop en avance sur son temps.

Donc, quand je suis née, il n’y avait vraiment que des hommes. Les gens, c’étaient des hommes. Ils avaient tous un seul pronom, le pronom il ; c’est ce que je suis. Je suis un il, comme dans « Si quelqu’un a besoin de vomir, qu’il le fasse dans son chapeau » ou « Un écrivain, il sait de quel côté sa tartine est beurrée ». C’est moi, l’écrivain, il. Je suis un homme. Peut-être pas un homme de première classe. Je suis tout à fait disposée à admettre que je suis peut-être une sorte de succédané d’homme de second ordre, un prétendu homme. En tant que « il », je suis, par rapport au mâle authentique, ce qu’est un bâtonnet de poisson pané au micro-ondes par rapport à un saumon royal entier au grill. Je veux dire, après tout, est-ce que je peux inséminer quelqu’un ? Appartenir au Bohemian Club ? Diriger General Motors ? Théoriquement, oui, mais on sait où nous mènent les théories. Pas à la direction de General Motors, et si un jour une Radcliffe devient présidente de l’Université d’Harvard, réveillez-moi pour me le dire, d’accord ?

Et puis, je ne peux pas écrire mon nom en pissant sur la neige. Ni flinguer ma femme, mes enfants, quelques voisins et enfin moi-même. Mmmh pour dire la vérité, je ne sais même pas conduire. Je n’ai jamais eu mon permis. Je me suis dégonflée. Je prends le bus. C’est affreux. Je l’admets, je suis une très pâle imitation ou substitut d’homme, vous pouvez le voir quand j’essaie de porter ces vêtements des surplus de l’armée à la mode avec des poches pour les munitions qu’on trouve dans les catalogues d’une République Bananière, alors j’ai l’air d’une poule dans une taie d’oreiller. Je n’ai pas la forme qu’il faut. Les gens sont censés être minces, non ? On n’est jamais assez mince, tout le monde le dit, surtout les anorexiques. Les gens sont censés être minces et musclés parce qu’en général c’est ainsi que sont les hommes, minces et musclés, ou plutôt c’est ainsi que beaucoup d’hommes sont au début, et certains le restent.

Les hommes sont des gens, les gens sont des hommes, c’est un fait dûment établi ; et donc les gens, les vrais gens, les gens du bon côté, sont minces. Mais je ne suis vraiment pas douée pour être les gens, parce que je ne suis pas mince du tout mais plutôt ronde et vraiment grasse par endroits. Je suis le contraire de musclée. Et les gens sont supposés être musclés. Être costaud, c’est bien. Mais je n’ai jamais été costaud. Je suis douce et plutôt du genre tendre. Comme un bon steak. Ou comme le saumon royal, qui n’est pas mince ni costaud mais très riche et tendre. Mais bon, les saumons ne sont pas des gens, du moins on nous a dit récemment qu’ils n’en étaient pas. On nous a dit qu’il n’existe qu’une seule sorte de gens, et ce sont les hommes. Et je crois qu’il est très important que nous en soyons tous persuadés. C’est certainement très important pour les hommes. Ce qui revient à dire, je suppose, que je ne suis pas viril. Comme Ernest Hemingway était viril, avec sa barbe, et ses armes, et ses femmes, et ses petites phrases courtes. J’essaie vraiment. J’ai un truc vaguement barbu qui essaie tout le temps de pousser, neuf ou dix poils sur la peau, parfois même un peu plus : mais qu’est-ce que je peux en faire de ces poils ? Je les épile. Est-ce qu’un homme ferait ça ? Les hommes ne s’épilent pas. Les hommes se rasent. De toutes façons les hommes blancs se rasent, et j’ai encore moins le choix entre être ou non un Blanc et être ou non un homme. Je suis Blanche que ça me plaise ou non. Mais je fais de mon mieux pour ne pas l’être, j’espère, dans ces circonstances, parce que je ne me rase pas. Je m’épile. Mais ça ne veut rien dire parce que je n’ai pas une vraie barbe qui ressemblerait à quelque chose. Et je n’ai pas d’armes et je n’ai même pas une femme et mes phrases s’allongent toujours plus, et toute la syntaxe avec elles. Ernest Hemingway aurait préféré mourir plutôt qu’avoir de la syntaxe. Ou des points-virgules. J’utilise beaucoup de points-virgules foireux ; en voilà un, à l’instant ; c’était donc un point-virgule après “points-virgules,” et un autre après “à l’instant.” Et puis autre chose. Ernest Hemingway aurait préféré la mort à la vieillesse. Et c’est ce qu’il a fait. Il s’est tiré une balle. Voilà une courte phrase pour une courte vie. Tout sauf une longue phrase, une longue vie. Les peines de mort sont courtes et très très viriles. Les peines de vie, non. Elles s’éternisent, pleines de syntaxe et de clauses qualificatives, de références confuses et vieillissantes. Et c’est là que se trouve la preuve réelle du gâchis que j’ai fait en étant un homme : je ne suis même pas jeune. Juste au moment où ils ont fini par inventer les femmes, j’ai commencé à vieillir. Et j’ai continué à le faire. Je ne me suis pas arrêtée. Je me suis laissée vieillir et je n’ai rien fait pour y remédier, que ce soit avec une arme ou autre. Ce que je veux dire, c’est que si j’avais vraiment un peu de respect pour moi-même, je me serais fait faire un lifting ou une liposuccion, non ? Bien que la liposuccion me semble être ce qu’ils se font beaucoup à la télé quand ils sont jeunes ou plutôt jeunes mais pas quand ils sont vieux et quand l’un d’eux est un homme et l’autre une femme, mais jamais dans d’autres cas de figure. Voilà ce qu’ils font, ce jeune ou plutôt jeune homme et cette femme : ils s’étreignent et font glisser leurs mains l’un sur l’autre, puis ils font une liposuccion. Vous êtes censés les regarder faire ça. Ils bougent leur tête et aplatissent leur bouche et leur nez sur la bouche et le nez de l’autre, et ouvrent leur bouche de différentes façons, c’est alors que vous êtes censés ressentir une sorte de chaleur et d’humidité en les regardant. Ce que je ressens c’est que j’ai l’impression de regarder deux personnes se faire une liposuccion, et que c’est ainsi qu’ils ont finalement inventé les femmes ? Sûrement pas. En fait, je pense que le sexe est encore plus ennuyeux, en tant que sport spectacle, que tous les autres sports spectacles, même le baseball. Je veux dire, si je devais regarder un sport au lieu de le pratiquer, je prendrais le saut d’obstacles. Les chevaux sont vraiment beaux à regarder. Les gens qui les montent sont pour la plupart des nazis, mais comme tous les nazis, ils n’ont que la puissance et le succès du cheval qu’ils montent, et c’est après tout le cheval qui décide s’il doit sauter cette barrière à cinq barreaux ou s’arrêter net et laisser le nazi passer par-dessus son cou. Seulement, en général, le cheval ne réalise pas qu’il a le choix. Les chevaux ne sont pas très futés. Quoi qu’il en soit, le saut d’obstacles et le sexe ont beaucoup en commun, même si vous ne pouvez généralement voir le saut d’obstacles à la télévision américaine que si vous pouvez capter une chaîne canadienne. Si j’avais le choix, bien que j’oublie souvent que j’ai le choix, je regarderais certainement du saut d’obstacles et ferais l’amour. Jamais l’inverse. Mais je suis trop vieille désormais pour le saut d’obstacles, et quant au sexe, qui sait ? Moi je sais, vous non.

Il va de soi que quand on est dans l’âge d’or ces temps-ci on est censé sauter de lit en lit tout comme les chevaux sautant les obstacles à cinq barres, bondissent et hop et hop et hop… mais une bonne part de cette affaire de sexe à soixante-dix ans semble être de la théorie à nouveau. Comme la femme PDG de General Motors et la femme présidente d’Harvard (la théorie est inventée principalement pour les gens dans leur quarantaine, principalement des hommes qui sont inquiets). C’est pourquoi nous avons eu Karl Marx, et pourquoi on a toujours des économistes, bien qu’on ait, semble-t-il, perdu Karl Marx. De ce fait, la théorie, c’est génial. Quant à la pratique, ou la praxis comme l’appellent apparemment les Marxistes car ils aiment les « x », attendez d’avoir soixante ans ou plus et alors vous pourrez me parler de votre pratique, ou praxis, sexuelle, si vous voulez, bien que je ne promette pas d’écouter, et si je le fais, je mourrai probablement d’ennui et me mettrai à la recherche d’une course de sauts d’obstacles à la télé. Quoi qu’il en soit, vous ne m’entendrez pas parler de ma pratique, ou praxis, sexuelle, ni maintenant ni plus tard. Mais tout cela mis à part, me voici, vieille, sexagénaire, « un homme public souriant de soixante ans », comme disait Yeats, mais enfin, c’était un homme. Et c’est entièrement de ma faute. Je suis née avant qu’on invente les femmes, je vis et continue à vivre toutes ces décennies en essayant si fort d’être un homme bien que j’ai oublié comment rester jeune, et donc je ne le suis pas restée. Et mes temps se sont tous mélangés. Je suis jeune et tout d’un coup, j’ai soixante ans. Il doit y avoir quelque chose qu’un vrai homme aurait pu faire à ce sujet. Quelque chose sans armes, mais plus efficace que l’huile d’Olay. Mais j’ai échoué. Je n’ai rien fait. Je n’ai absolument pas réussi à rester jeune. Et puis je repense à tous mes efforts considérables, parce que j’ai vraiment essayé, j’ai essayé à fond d’être un homme, d’être un homme bon, et je vois à quel point j’ai échoué : je suis au mieux un mauvais homme. Une imitation de seconde zone avec une barbe de dix poils et des points-virgules. Et je me demande à quoi ça a servi.

Ursula K. Le Guin in 2016. Photo courtesy of and copyright William Anthony.

Parfois, je me dis que je ferais mieux de tout laisser tomber. Parfois, je me dis que je ferais aussi bien de prendre ma décision, de stopper net devant l’obstacle à cinq barreaux et de laisser le nazi tomber sur la tête. Si je ne suis pas douée pour faire semblant d’être un homme et pour être jeune, autant commencer à faire semblant d’être une vieille femme. Je ne suis pas sûre que quelqu’un ait encore inventé les vieilles femmes, mais ça vaut peut-être la peine d’essayer.

The Bloody Fucking Day

Une journée presque ordinaire au lycée

par Monsieur B.

Les cas COVID, on commence à avoir l'habitude ; le protocole est rôdé, on nous le signale, on piste les cas contacts, on signale et l'ARS prend le relais. Mais le cas du gamin dont les propos ne collent pas en la matière, je ne vois pas. Une heure perdue avant de comprendre que le garçon refuse d'admettre qu'il a ôté son masque, simplement parce qu'il ne veut pas dire que c'était pour embrasser une fille, alors que sa mère est là.

L'élève dont la pathologie cardiaque n'est pas encore déterminée et qui fait un malaise dans la cour, c'est moins commun. Une heure plus tard (une autre heure que celle perdue dans la première partie), pompiers et SAMU sont repartis et il faut calmer l'émoi autant que les rumeurs. L'élève va bien, les premiers bilans faits sont place sont rassurants, et nous avons géré la chose comme il fallait – M. l'Inspecteur d'Académie m'en a remercié.

Au moment où tournait au bout de l'allée la fluorescence du SAMU, la CPE du LGT venait me chercher à l'aide pour gérer la foire qu'était devenu le cours d'un enseignant contractuel de maths-science. Un bordel inouï, en effet. J'étais le quatrième adulte à intervenir. La cravate, sans doute, aide un peu. Le sermon a duré six minutes. Quatre ont pu rigoler, que j'ai immédiatement exfiltrés à la direction. Je n'ai pas été doux au téléphone avec les parents.

(Ou comment tout arrive justement quand vous êtes seul à la barre parce que le collègue est en réunions à l'extérieur toute la journée.) La cafetière expresso de notre petit espace de repos a décidé de ne plus marcher.

Un garnement à St Malo

Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre. Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.

Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, livre premier

(Au pôle sud, sur la banquise au moment où elle craque...)

D'immenses nuages pendaient du ciel comme des frises et se secouaient comme des vélums, et parmi leurs déchirures, leur agitation et leurs trous, le soleil explosait dans la couleur crépitante, éclaboussante comme celle d'un millier de projecteurs qui s'entre-déchirent et tournent, virent. Au-dessus de ce vertige de taches tourbillonnantes, délirantes et emportées comme de folles toupies, le vent montait son diapason de seconde en seconde. Maintenant, il glissait comme un rasoir continu, de long en large, tout au travers du champ de glace, et de longues fissures couraient derrière lui, des lézardes zigzaguantes, des craquelures, des coupures qui allaient s'élargissant comme des plaies et dont les lèvres fendues faisaient gicler immédiatement une eau noire et bouillonnante. Des jets d'écume bavaient. D'énormes icebergs culbutaient. Des champs de glace montaient les uns sur les autres, s'abordaient, s'écrasaient avec fureur. Dans les éperonnements, le pack était projeté en l'air et des blocs retombaient en ronflant comme de gros obus et en faisant rejaillir une trombe d'eau. Tout se concassait, se rompait, s'émiettait, se disloquait et, pris de frénésie, se mettait hystériquement en branle. Tout se lâchait, se vidait, par en haut ou par en bas, tout partait à la dérive, tumultueux, éperdu, désordonné, défaillant, aspiré, refoulé, tohu-bohu, fuite, panique des éléments en pagaïe, panique de la nature mise en déroute par la lanière cinglante du blizzard.

Blaise CENDRARS Dan Yack (1927)

Un poème de Queen of Argyll
[Publication originale sur son blog, en italien].

Gatto poeta

Il gatto poeta aveva il grande dono di veder le cose al di là di quel che sono. Appesero al soffitto una luna di cartone e il gatto la fissò con entusiasta ammirazione. “Non è la luna vera, razza di fesso!” “Allora perché il cuore mi si illumina lo stesso?”

Ce qui donne à peu près en français :

Le chat poète

Le chat poète avait l’extraordinaire don de voir les choses au-delà de ce qu’elles sont. On avait suspendu au plafond une lune en carton et le chat fasciné la regardait avec admiration. — mais ce n’est pas une vraie lune, idiot petit minet ! — alors pourquoi mon cœur est-il lui aussi illuminé ?

Illustration par l’autrice