Gregop1.notes

D'aussi loin qu'il se souvienne, il fut toujours athée.

Pourtant, à l'instant où il referma le couvercle de cette boîte sur le matelas qu'il venait de dégonfler et de plier sans ménagement, qu'il la tourna en tous sens, admirant la perfection des arêtes, des coins et des faces complètement planes, qu'un sourire béat s'afficha sur son visage tant il fut fier qu'elle semble sortie d'usine ; il douta.

Novice en la matière, il ne sut comment nommer l'entité supérieure qu'il remercia pour ce miracle. Dieu ? Univers ? Destin ? Il n'aurait qu'une journée pour choisir puisqu'à des dizaines de milliers de kilomètres de là, un astéroïde sembla adapter sa trajectoire pour pointer droit sur lui. Si entité supérieure, il y avait, elle ne pouvait décemment pas laisser survivre une espèce qui défiait à ce point les lois qu'elle avait mise en place.

Il est là, assis en face de moi, la nuque droite, le front relevé, les yeux méprisant scrutant les autres passagers, prêt à bondir sur le moindre d’entre eux qui en appellerait à la bienséance. Son sourire en coin, satisfait, lance un défi à quiconque d’affronter son regard alors qu’il accomplit sa besogne. D’un énorme index noueux, il se cure le groin en quête d’on ne sait quel trésor. A voir sa mine enjouée, je pense qu’il a déniché quelque chose qu’il garde jalousement, tapi au creux de sa main. Le filon doit être bon, il y retourne déjà.

Ses yeux mi-clos parcourent lentement l’ensemble de ses amis. Assise au milieu d’eux, aussi présente qu’absente, elle les couve d’un regard envieux, vide de jalousie empli du désir d’être une autre, d’être comme les autres, de faire partie d’un tout qui lui sera à jamais inaccessible. Elle a renoncé depuis longtemps à ce rêve mais la résignation est une lente agonie. A l’abri des autres, elle ferme une dernière fois les yeux.

Les côtés du crâne rasés, les cheveux restant, blonds décolorés, plaqués en arrière, un tatouage incompréhensible redessine le col de son marcel qui laisse apparaître quelques poils naissants, les bras constellés de grains de beauté façon Jackson Pollock, ornés de bracelets de force à l’effigie de tête de mort. Il est beau mon spécimen ! La dernière touche du tableau, celle qui finit le travail, réside sans doute dans ses chaussures argentées à ailettes, sans doute un hommage à Hermès que nous pauvres badauds ne pouvons comprendre. La farde qu’il porte dans le dos n’est qu’un indice de plus, pour ceux qui décryptent lentement. Soyons clairs, nos étudiants esthètes cherchent tellement à être différents qu’ils se ressemblent tous. Il est beau mon spécimen. Il est beau mon mouton d’Art.

Elle est là, agitant le cosy dans lequel elle est installée, au rythme de ses battements de tête. Elle ne semble pas encore savoir parler mais a déjà le rythme dans la peau. Peut-être est-ce du mimétisme face au père qui lui sourit dodelinant également, tel un chef d’orchestre qui donnerait le rythme à l’artiste qui hurle à travers les écouteurs de la fillette, et dont le regard pétillant trahit déjà un fanatisme inquiétant. Elle les réajuste appuyant de toutes ses forces pour les faire entrer tant bien que mal dans ses oreilles minuscules, à peine formées. Elle s’amuse à pousser le son de l’iPod qu’elle connaît déjà visiblement très bien. A cinq mètres de là, je reconnais Rihanna. “A ce rythme, dans quelques années, c’est un sonotone qu’elle ajustera”, me dis-je. Peut-être suis-je trop pessimiste. Son père, lui, sourit.

“Voilà, c’est ici ! — Quoi ? Quelle barraque ? — Celle-ci.”, dit-il, levant la main vers une maison proprette au crépis immaculé, aux lasures irréprochables et au jardin taillé et ordonné comme la chambre d’un enfant modèle. — “Wow ! Je ne sais pas lequel de tes parents s’en charge, mais manifestement, il ou elle, s’occupe bien de la maison. Je comprends que tu aies voulu repasser ici, c’est classe. Bon c’est sûr, c’est un peu trop Brie Van de Kamp à mon goût, mais … — Ah c’est bon ! Ferme la, tu veux ? — Ok. Ok, mon pote. Et maintenant. On fait quoi ?”

Son interlocuteur était déjà parti s’asseoir de l’autre côté de la rue. Shane alla le rejoindre en cherchant les mots qui engageraient enfin une conversation constructive entre eux. Jusque là, il n’avait pas été brillant dans ce domaine.

Il s’affala sur le trottoir à un mètre de son compagnon. “Bon, maintenant qu’on est là, on va pouvoir se parler un peu...” L’autre restait les yeux rivés sur la maison de ses parents, son visage ne trahissait aucune émotion. “On a marché toute la journée pour arriver là. Un jour entier que je te parle et que tu ne me réponds pas, que je te demande ton prénom et que tu ne me dis rien. — …” Il s’approcha légèrement de lui. — “Ecoute fils, je sais pourquoi tu es venu. Je sais que tu penses en avoir besoin, mais c’est une idée à la con. Crois-m... — Je ne suis pas ton fils, ou ton pote, ou ce que tu veux.” Une lueur de rage passa dans ses yeux. … “Des plombes que tu me rabâches ça. Fous-moi la paix et casse-toi ! ”

Il tenta de se lever mais resta cloué au sol par la main de son détracteur. Putain, quelle poigne !

“Je t’ai déjà expliqué que c’était hors de question. Mon boss m’a dit : Si tu veux qu’il rejoigne nos rangs, tu te démerdes avec. Donc voilà, je me démerde avec... — Mais pourquoi putain ! Pourquoi tu ne les as pas laissé me régler mon compte ? — Parce que... il hésita un moment. Quand je suis arrivé dans cette salle de cours, je t’ai vu. Cerné par mes gars, tu arrivais à les tenir à distance à coup de crosse de fusil. Tu savais que tout était perdu. Tu savais que quasiment tous tes potes étaient morts. Et pourtant, tu te battais comme un lion. J’aime ça. Alors je t’ai voulu avec nous. — Mais c’est pas possible !” sa voix mourut dans un souffle. “C’est pas possible …” — Vous avez été braves mon pote. Héroïques même. Jamais je n’aurais cru que vous tiendriez plus d’une journée, et pourtant vous l’avez fait. Mais voilà ! Même si tous tes potes avaient eu la même combativité que toi, vous restiez une petite milice et nous une armée. Ce qui est arrivé était inévitable.”

Il laissa à son compagnon le temps de respirer un peu. Il s’était pris la tête entre les mains, le déni faisant visiblement place au désespoir. La rue était calme, déserte, sans bruit. Seul le souffle du vent dans les branches venait couper l’ambiance monotone du petit lotissement de banlieue. Un volet claqua dans leur dos et seul Shane se retourna, adressant à l’habitant un grand salut de la main qui provoqua un cri étouffé derrière le rideau de bois. Un sourire démoniaque se dessina sur le visage de Shane.

“ Eric. Je m’appelle Eric.” Le sourire mesquin se mua en un O de surprise, puis Shane reprit, ne voulant pas laisser passer l’occasion : “ Ricky ! Ma foi, ça te va bien comme nom. En tout cas, je suis content que tu t’ouvres enfin un peu mon vieux ... — Comme veux-tu que j’accepte tout ça ? ” Shane le prit par l’épaule. “ Je sais que ça te parait impossible. Mais j’ai vu dans tes yeux que tu ne voulais pas que tout s’arrête ce soir là. Je l’ai su dès que nos regards se sont croisés. Ça prendra peut-être un peu de temps, mais tu t’y feras. Crois-moi ! J’ai été comme toi tu sais ? Je n’ai pas toujours fait parti de... tout ça. Mais sérieux mon pote, avec du recul, je crois que c’est le truc le plus dingue que j’ai jamais fait. On change le monde Ricky... on change le monde. — C’est des conneries tout ça !” Il fit un mouvement d’épaule pour voir si cette fois, il pourrait se lever, et Shane le laissa faire. “Tu as fais partie d’une milice Eric. Tu as connu la guerre. Tu as vu tous tes amis mourir. Et maintenant tu es avec nous. Nous... Nous sommes ta famille ! Quoi que tu penses trouver derrière cette porte, tu te plantes lourdement. Tout ça t’a changé Ricky. Ils ne t’accepteront pas et toi non plus, tu verras. — J’ai... J’ai le droit de tenter ma chance. Ça n’engage à rien. Et je ne veux pas croire qu’ils me rejetteront. — Fais comme tu veux. Mais ne viens pas te plaindre des conséquences.”

Shane se leva à son tour et s’étira, scrutant les différentes possibilités qui s’offraient à lui. “ Ne met pas trois plombes mon pote, il faut qu’on rejoigne le reste de la troupe. En t’attendant, je vais voir si je peux trouver quelque chose à grailler dans une de ces baraques.”

Deux mois plus tôt, le maire de la ville avait annoncé que l’armée – cette bande de chiens galeux au service d’un gouvernement gaucho pourri selon ses termes – établissait une ligne de défense à cent kilomètres en amont du conflit et que tous ceux qui se trouvaient au-delà devaient se replier. Abandonner sa maison, ses souvenirs, sa ville, pour une issue qui serait sans doute la même tant l’armée semblait sans solution. C’est à la fin de ce discours et pour protéger tous ceux qui lui restait que Shane avait décidé de rejoindre la milice naissante. Les semaines suivantes n’avaient été qu’un enchaînement d'entraînements aux tirs et d’apprentissage de l’élaboration de pièges, dirigés de main de fer par les chasseurs locaux. Chaque jour il recevait une lettre de Margareth, sa petite sœur, lui disant qu’elle était fière et comme il lui manquait. Ses lettres lui remémoraient les nombreuses années passées ensemble où ils avaient été si proches. Toutes ces fois où il la protégeait dans la cour de l’école; où, à la lueur d’une lampe torche sous une tente improvisée d’une couette et un bâton, ils tentaient de faire sortir les esprits d’une table de ouija; la fois où il l’avait consolé quand son premier petit ami l’avait larguée pour se mettre avec Bettsy Patterson parce que cette garce n’avait pas d’appareil dentaire. Meth, seul Eric l’appelait ainsi, lui manquait aussi.

Eric n’avait pas entendu les dernières remarques de son compagnon tant il était concentré sur la porte qui l’attendait de l’autre côté de la ruelle. Les quelques mètres qui le séparaient de sa famille lui paraissaient interminables, traînant les pieds comme si sa peur prenait le pas sur son envie de les revoir.

Après avoir fait deux fois le tour de la maison en quête d’une présence ou d’un accès facile, il revint sous l’auvent de l’entrée et toqua à la porte.

“ Y a quelqu’un ? Ouvrez ! C’est Eric. C’est moi !”

Il crut entendre d’imperceptibles bruits de glissement, comme si quelqu’un s’appliquait à se déplacer en silence. Guidé par une impatience dont il ignorait jusque là l’existence, il tambourina à la porte puis se jeta dessus en criant son nom.

“ERIC ! Putain c’est Eric. Ouvrez-moi bordel ! Qu’est-ce qui vous prend. OUVREZ !” Vous n’imaginez pas ce que j’ai traversé pour vous revoir. Ouvrez-moi bordel. Acceptez-moi !

Sa température corporelle montait en flèche. Tout bouillait en lui et ça n’arrangeait pas la migraine qu’il sentait arriver. Dans un cri d’agonie interminable, il se frappa les tempes des deux poings et ferma les yeux pour trouver un peu de paix.

Quand il reprit conscience, il était couché sur le sol du patio de ses parents, couvert des débris de la fenêtre qu’il venait de traverser. Que... Qu’est-ce que j’ai fait ? Doucement, il se releva prenant d’abord appui sur son genou, puis sur le mobilier de jardin qui avait, un jour, accueilli ses jeux d’enfants.

“... Quelqu’un ? Je suis désolé pour la baie vitrée. Je ne voulais pas...” Je ne sais pas ce qui m’a pris. La maison était entièrement silencieuse. Peut-être s’était-il trompé ? Peut-être que son père avait fait ce qui était le plus raisonnable : abandonner son fils et fuir.

Recouvrant peu à peu son équilibre, Eric s’avança dans la maison, pour s’assurer que sa famille était au loin, en sécurité. Si la journée pendant laquelle la milice avait tenu, leur avait au moins permis de fuir, il n’aurait pas livré ce combat en vain. Alors qu’il montait à l’étage, Eric entendit un tintement métallique résonner dans l’établi, au sous-sol. Un étage plus bas, le coude de Meth venait de faire tomber une clef à pipe sur la boite à outils de son père.

Eric ouvrit délicatement la porte sous l’escalier et entendit quelques chuchotements venir de la cave sans pour autant pouvoir distinguer ce qui se disait. Les lumières étaient éteintes mais il n’en avait cure, tant il avait foulé les marches de ces escaliers pour aller aider son père à bricoler. Le bois usé par l’humidité grinçait de douleur à chacun de ses pas. Lorsqu’il arriva enfin sur la dalle de béton, il se tourna vers le point d’origine des respirations qu’il entendait depuis un moment. Malgré la faible lueur délivrée par la fenêtre de garage, il distinguait sans problème son père, sa mère et sa soeur, tapis dans un coin de la pièce. Sa mère mit quelques secondes à le reconnaître, mais dès qu’un rai de lumière croisa le regard de son fils, elle se mit à hurler et à pleurer. Eric sentit un poids sur son coeur, mais aucune larme ne lui vint. Il s’approcha doucement de sa famille.

“Meth... Papa, Maman, vous êtes sains et saufs. Je suis rassuré. Si vous saviez tout ce que j’ai vu.” Il courait maintenant, ouvrant les bras pour les serrer aussi fort qu’il le pourrait. Il n’était plus qu’à cinq mètres. “Vous m’avez tellement manqué.” Trois mètres. Un mètre. Soudain son père lui décrocha la mâchoire d’un coup du manche de la pelle qu’il avait en main. Eric vola sur deux mètres et finit sa course dans un empilement de carton. Que... C’est quoi ce bordel. “PAPA !”

Alors qu’il se relevait péniblement, Eric prit conscience que la réaction de son père lui avait causé un terrible choc, pas tant le coup en lui même que ce qu’il impliquait. Sa mère était maintenant recroquevillée, la tête entre les genoux, à pleurer tout son soûl. Son mari, penché sur elle, lui hurlait dessus, désignant leur fils du bout de la pelle pour souligner quelques menaces. La cadette, stoïque, restait droite comme un I, bien sage, dans son coin, à regarder la scène comme si c’était un film à la télévision. Eric voyait les lèvres de son père remuer, il entendait clairement qu’il parlait, mais il était incapable de comprendre le langage qu’il employait. C’est quoi ce bordel ! Et si... Et s’ils ne me comprenaient pas non plus ?

Écartant les derniers cartons qui lui barrait la route, Eric s'avança vers son père, plus prudemment que la fois précédente.

“Pourquoi t’as fait ça Papa ? Pourquoi ? C’est moi putain ! Ton fils. Eric !”

Regardant une dernière fois sa femme et sa fille, son père s’élança en poussant un cri de guerre, la pelle relevée, prête à frapper. Sa femme cria à nouveau, tendant une main fébrile pour sauver son mari du destin qui l’attendait.

Eric sentit à nouveau une rage incommensurable l’envahir. Ses muscles se tendirent au maximum. Ses pupilles se dilatèrent au point de recouvrir toute la surface visible de l’oeil. Il voyait maintenant un homme courir vers lui, au ralenti, une bêche à la main, avec une furieuse envie d’en découdre. Ça tombait très bien, il n’attendait que ça, armé de sa colère, de toute sa hargne, il n’était plus que haine. Saisissant l’homme au bras et à la nuque, il pivota sur sa hanche gauche pour l’envoyer finir sa course sous la cage d’escalier, la tête la première. Accompagnant son assaillant jusqu’à la dernière seconde, il sentit les vibrations dans sa main lorsque le crâne qu’elle tenait, s’enfonça profondément dans le bois de la marche. Il sentit les pulsations du coeur de la victime se ralentir rapidement pour devenir infimes, puis s’arrêter. La sensation que chaque battement pouvait être le dernier excitait Eric comme il ne l’avait jamais été. Il lâcha le cadavre qui s’écrasa au sol dans un bruit lugubre de viande morte. Derrière lui, Eric entendit un hurlement et des bruits de pas courant en tout sens. Mais tout ça n’avait aucun importance. Devant ce corps inerte qui gisait devant lui, il sentit une nouvelle sensation l’envahir. La bave commençait à s’accumuler autour de ses lèvres alors que ses mains, avides, déchiraient les chairs en quête des entrailles qu’il désirait tant. Il entendit un choc sourd et fut propulsé sur le côté par un objet qui venait de lui perforer le ventre sur une dizaine de centimètres.

Le coup lui avait remis les idées en place, et une consciente terreur l’envahit quand il comprit la situation. Sa mère qui l’avait nourrit au sein si longtemps. Sa mère qui avait tenu sa selle le jour où il avait voulu enlever les roulettes de son vélo dans le parc aux grilles bleues à côté de chez eux. Sa mère qui avait fait le forcing auprès de son père, pour qu’il puisse rentrer à minuit la première fois où il avait invité Jenny Lemont à aller au cinéma. Sa mère qui cumulait un emploi et sa vie de femme au foyer en étant irréprochable dans chacun des deux domaines. Sa mère qui était certainement la femme qu’il admirait le plus au monde, venait de lui arracher une bonne partie du ventre avec la pioche qu’elle tenait toujours fermement. Alors qu’Eric se relevait, sa mère tomba à genoux en reddition, son arme glissa au sol alors qu’elle se prenait la tête entre les mains pour couvrir ses pleurs.

Le funeste compagnon d’Eric, empli de colère, de haine et d’une insatiable faim avait disparu. Il était conscient que cette chose qui avait pris possession de son corps était ce qu’il était dorénavant et que la meilleure chose à faire était d’embrasser son destin. Il n’était plus habité lorsqu’il prit sa mère dans ses bras et qu’il arracha le cou de sa génitrice à grands et violents coups de mâchoires, retenant le corps qui gigotait en tout sens de ses mains rugueuses. Cette chose, le nouveau Eric, trouvait la viande particulièrement tendre et sucrée. Délicieux.

Alors qu’il se délectait comme jamais auparavant, Eric sentit des mains parcourir son dos. Il se retourna vivement prêt à bondir et Meth le prit dans ses bras, pleurant à chaudes larmes, un sourire aux lèvres, quel que soit son état, elle avait enfin retrouvé son frère.

Le soleil était levé sur le parc à grilles bleues depuis quelques heures et Shane, assis sous l'auvent de l'homme aux volets qui claquent, regardait avec dégoût une grand mère installée sur un banc, un teckel aux yeux exorbités sur les genoux, qui caressait son fidèle compagnon avec une extrême application. Elle n'avait pas remarqué Shane, trop concentrée sur sa tâche et sans doute victime de myopie, de presbytie ou d'une autre maladie en “ie” qu'on ne vous diagnostique qu'en prenant rendez-vous un an plus tôt. Shane aurait pu aller la voir mais la petite sauterie de la veille l'avait épuisé. Deux adultes et un bébé, c'était peut-être trop pour lui seul. J'suis trop vieux pour ces conneries. L'évocation d'une réplique de l'arme fatale lui arracha un sourire nostalgique.

La porte de la maison d'Éric grinça, le tirant de ses songes mélancoliques. Shane alla à sa rencontre aussi vite qu'il put, en boitant.

“ Ricky. Mon Ricky. J'ai entendu des cris hier soir. Je ne te demande pas si ça s'est bien passé ? — Ça s'est... passé. T’es blessé ? — Oh ça ? Un coup de hache, trois fois rien. Mais on s’en fout. Tu veux en parler ? — Non. Je... Ça va en fait. Je crois que j'ai compris ce que je suis. J'ai... J'ai pas le choix en même temps. Si ? — Non effectivement. Comment te sens-tu ? Comment ça s’est passé ?” Eric poussa un soupir, prit une longue inspiration et se lança : “ Mon père m'a agressé et j’ai ressenti comme une immense colère... Poussé par une irrépressible faim, je suis entré en transe, cherchant machinalement ses intestins. C'est cet instant que ma mère a choisi pour m’asséner un coup de pioche.” Il désigna un trou au dessus de sa hanche droite. “ Ah ouais, il me semblait bien que tu avais une petite poignée d'amour à cet endroit.” Eric le regardait, les yeux désabusés, un sourire en coin greffé sur le visage. “ Ok. Pardon mon pote. Continue. — En me relevant j'ai vu celle qui était ma mère d'un autre œil. Elle m'avait abandonné et, inconsciemment, j'avais fait de même. Je n'avais plus aucun sentiment pour elle. Elle n'était plus qu'un sac de viande mouvant. C’est ça : une vivante bientôt morte.”

Shane resta coi devant la lucidité de son compagnon. Un zombie si jeune. Il ne s'était pas trompé, Eric était une recrue de premier choix.

“ Mon premier meurtre en étant... Moi... était ma mère. — Wow mec, je ne m'attendais pas à ça quand même. Et, pardon d'être direct ...” Eric sourit de cette formulation qui, de la part de Shane, était plus qu’incongrue “... tu les as bouffé à deux tout seul ? En général les premiers repas sont un peu chaotiques et on a tendance à gerber partout. — En fait, à ce moment là, ma sœur m’a pris dans ses bras. — Quoi ? Tu déconnes ! Tu t’es bouffé trois personnes ? Ma parole, mais tu as du repeindre la baraque. — En fait, je dois te dire quelque chose.

Eric se tourna vers la porte d’entrée où une fille d’une quinzaine d’années attendait sagement qu’on s’adresse à elle. Les yeux d’un bleu presque transparent, un nez en trompette posé sur de petites lèvres charnues, maquillées du même sang qui couvraient la partie supérieure de sa robe, elle dégagea ses dents brunâtres dans un sourire qui aurait ramené le plus dur des hommes à l’état d’énurétique chronique.

“ Je te présente ma soeur. Margareth. Meth, dit bonjour. — Attends, tu déconnes mec ? C’est quoi ça ? C’est quoi ce bordel ? — Margareth, enchantée” dit-elle, tendant la main à Shane qui la serra incrédule. — Ta soeur ? Ta soeur ! Putain mais le boss va me démonter. Pourquoi t’as fait ça ? Non, là t’a chier mec. On n’a pas le droit d’enfanter comme ça.” Il observa la jeune fille des pieds à la tête puis reprit en soupirant : “Bon ! Laissez tomber pour le moment. Il faut qu’on y aille.”

Sans attendre ses deux compagnons, il prit la route qui les avait amené dans cette petite banlieue proprette. Ils passèrent devant l'aïeule et son chien et Shane en profita pour laisser place à sa colère : “Mamie ! On ne joue pas avec la nourriture”. Ils tournèrent finalement au coin de la rue.

Assise confortablement sur son banc, ses jambes trop courtes pendant dans le vide, la grand-mère à robe jaune plantait ses dents élimées dans une aisselle de son teckel, là où la chair était la plus tendre.

La librairie

De longues rangées de briques rouges dansaient devant lui alors qu’il déambulait dans un dédale de rues depuis des heures. En d’autres temps, ces murs avaient vibré aux sons des klaxons, du carillon de l’église et des cris d’enfants, mais les lieux étaient déserts, morts. A la suite des épidémies de 2027, toute la population s’était réfugiée dans les mégalopoles et peu étaient revenus. On les appelait : les dissidents. Ils se faisaient rares dans ce village, au grand dam de Florian qui aurait souhaité pouvoir demander son chemin. Les maigres indications qu’il avait trouvées sur l’itinéraire à suivre étaient vagues, trop vieilles sans doute.

Au détour d’une étroite ruelle, il tomba sur l’objet de sa quête. La devanture du commerce était d’un bois noirci dont la peinture, usée par le temps, se décollait ça et là. Les lettres, autrefois dorées, n’indiquaient qu’un mot : librairie. Enfin ! Il y était. Les vitres poussiéreuses ne laissaient passer qu’une faible lumière et ne permettaient guère d’en voir plus. Florian devrait entrer s’il souhaitait assouvir sa curiosité. Il resta cependant un moment sur le seuil, le regard dans le vide, respirant à grandes brassées, cherchant le courage de franchir ce dernier obstacle. La dernière fois qu’on s’est vu remonte à si loin ! pensa-t-il. Mais il n’avait pas fait toutes ces recherches, parcouru tout ce chemin pour s’arrêter si proche du but. D’une main, désormais plus sûre, il poussa la porte.

Une clochette tinta, annonçant l’arrivant. Les murs tapissés de livres ne renvoyèrent pas l'écho et le son métallique mourut aussitôt. Comme un humain l’aurait fait d’un index posé sur les lèvres, la librairie exigeait le silence.

Bien plus que la devanture ne le laissait croire, la pièce semblait minuscule. Elle n’en comptait pas moins des milliers d’ouvrages tantôt amoncelés dans des piles vertigineuses à équilibre précaire, tantôt comprimés dans des étagères de guingois dont la stabilité défiait les lois de la physique. Malgré la faible lueur des lampes à pétrole et le rangement aléatoire des livres, Florian aurait juré qu’ils étaient tous dans un état de conservation impeccable.

Tout petit déjà, les livres le fascinaient. Rien n’avait, durant son existence, égalé l’odeur d’un vieil ouvrage, l’enchaînement infini des phrases, l’histoire qu’on déroule comme un parchemin, le dénouement qui s’approche. D’autres distractions avaient tentés leurs chances : le sport et les jeux vidéos, entre autres, mais il en revenait toujours à lécher son index et à tourner les pages du premier imprimé qui passait. Sa génération, témoin de l'avènement du numérique, avait pourtant vu le format papier se raréfier. Presque disparaître. Mais pas pour lui. Lui, aimait trop le parfum du vieux papier, la moiteur de son doigt tortionnaire de coins de page, la satisfaction incomparable de ranger le dernier tome d’une saga à côté de ses prédécesseurs. Son enfance avait été couvée de livres. Pourtant, dans cette pièce exiguë, il se sentait cerné, dépassé. Une boule de stress lui poussa au ventre et comme pour la chasser, il fit un pas en arrière et percuta l’échelle de bibliothèque qui glissa sur son rail, se claqua contre le mur du fond et rompit le calme ambiant. Ce fut assez pour que les lieux s’animent enfin. La lueur vacillante d’une lampe se mit à éclairer la pièce d’un couloir qu’il n’avait jusqu’alors, pas soupçonné.

Un vieil homme centenaire, sous les traits d'un tortue rabougrie, fit son entrée tête en avant, le dos suivant loin derrière. Les sandales, le pantalon usé jusqu’à la corde, le polo surplombé d’un gilet jacquard, les lunettes à montures épaisses et le crâne chauve bordé de haies blanchâtres, complétaient le tableau à merveille. La calvitie est un signe d’intelligence, donc lui, il est brillant sur le dessus et un peu con sur les bords, aurait dit mon oncle. Il sourit. Florian faisait face à un rat de bibliothèque d’un autre temps.

L’ancêtre posa le livre qu’il tenait sur le bureau le plus proche du couloir et s’approcha du jeune homme, tripotant ses lunettes comme pour faire la mise au point.

« Que puis-je pour vous, jeune homme ?

— Ah ! Je ne suis plus aussi jeune je le crains, mais merci », dit-il, cachant à peine son amusement.

« Des vêtements aseptisés. De la haute technologie greffée sur la peau. » Il marqua un temps. « Qu’est-ce qu’un exilé peut chercher dans la boutique d’une vieille croûte telle que moi ? Votre chemin sans doute. Vous êtes bien du genre à vous perdre dans ces ruelles, non ? Il soupira. Comme tous les gens de la ville vous me direz. Trop assistés ! N’êtes plus guère habitués à errer par vos propres moyens. »

Florian resta pantois devant la vivacité d’esprit de l’aîné, même si le dédain de ce dernier le vexait un peu. Ses yeux marron brillaient d’une flamme qui n’étaient pas de leur âge. Ils le sondaient. Profondément et intensément. Craignant une autre ruade, il reprit :

« Euh... Je... A vrai dire, je cherche quelqu’un.

— Ah désolé, mon petit bonhomme. Ici, on fait dans le papier. La vente d’esclave, c’est un peu plus loin. Revenez sur vos pas et dirigez-vous vers les immenses tours d’où vous venez. Vous devriez trouver ce que vous cherchez derrière un panneau publicitaire : Liquidation totale, vente de chômeurs. » Bien que la remarque transpirait l’ironie, l’homme n’en resta pas moins impassible.

« Je crois savoir ce que vous êtes venu chercher, reprit-il.

— Non, je ne pense pas, je...

— Allons. Je ne viens pas d’une de vos cités, fiston. Moi, j’ai encore les yeux ouverts. Débarrassez délicatement la pile de livres de ce fauteuil et asseyez-vous.»

Il leva un doigt en signe d’avertissement.

« J’ai dit délicatement hein ? » Puis, marquant une pause : « Mais bon, je sens que vous aimez les livres, je n’ai pas à m’en faire. Je reviens ! »

Il quitta la pièce à pas lents, comme il était entré. Le calme revint.

Esseulé et ne voyant que faire d’autre – il n’allait tout de même pas partir maintenant – le jeune homme s’exécuta, prenant les livres quatre par quatre et les posant méticuleusement sur le côté. Puis, suivant le commandement du vieil homme, il cala ses fesses dans le fauteuil, faisant voler un nuage de poussière impressionnant. Bien que longue d’une dizaine de minutes, l’attente de Florian ne lui permit pas de faire le tour de la situation. Il était perdu. Après tant d’années, il avait fini par dégoter le commerce où était censés se trouver son oncle et sa tante. Il rêvait de les retrouver depuis des années. En lieu et place, un ancêtre sénile le prenait de haut et voulait résoudre un problème que lui-même n’avait pas posé. C’est une histoire de fou.

La voix rocailleuse de l’aîné résonna à nouveau dans le couloir. Il tirait quelqu’un.

« Mais viens. Viens, puisque je te dis que j’ai une surprise qui va te faire sacrément plaisir. »

L’homme tirait par le coude une femme d’une cinquantaine d’années que Florian reconnut aussitôt. Petite, des cheveux blancs légèrement ondulés et coupés au carré, des yeux d’un marron brillants et emplis de tendresse. Le doute n’était pas permis. D’un bond, il s’extirpa du fauteuil – nouveau nuage de poussière – se rua sur elle et la prit dans ses bras. Malgré la vivacité de l’assaut, elle avait également reconnu son assaillant.

Il desserra l’étau pour la regarder à nouveau et, presque une larme à l’oeil, l’appela comme il le faisait quand il était enfant :

« Tatie Aurore !

— Florian, mais qu’est-ce que tu fais là ?

— C’est dingue ! Je t’ai enfin retrouvée. Si tu savais. Je vous cherchais depuis si longtemps. Ne serait-ce que trouver un bourg comme celui-là, ce n’était pas facile. Alors trouver cette bâtisse... Je ne te raconte pas. Je me suis perdu. Il n’y avait personne pour me guider... »

Elle lui prit la main avec tendresse.

« Tu n’as pas beaucoup changé à ce que je vois. Toujours aussi énergique, hein ? Allez ! Calme-toi, et raconte-nous tout.

— Oui mais...

— Oh ! Bien sûr. Suis-je bête. Tu as raison... Attends que je nous prépare du thé et tu nous expliques tout ça. »

Elle courut dans le couloir, déjà impatiente de revenir.

La voix du jeune homme mourut sur une phrase à peine audible : « Et tonton ? ». Le vieil homme, qui s’était éclipsé à l’arrière de la boutique durant ce bref échange, partit d’un rire rauque et diabolique.

« T’es bien un gamin de la ville toi ! Tu ...

— Quoi ! » coupa Florian excédé.

« Tu ne m’as toujours pas remis ? »

Le gamin de trente-sept ans ne comprenait pas ce que son aîné voulait dire. Pourtant, quand ce dernier se redressa et glissa un sourire en coin, il lui rappela son oncle. Son oncle qui devait avoir le même âge que sa tante mais qui en paraissait le double. C’est n’importe quoi. C’est impossible !

« Ah! Enfin une petite lueur dans tes yeux. Tu as compris. Tu as compris, n’est-ce pas ? lâcha le vieil homme.

— Mais c’est quoi ce délire ? Que voulez-vous que je comprenne ?

— Juste ce que tu ressens déjà mais que tu sembles ne pas accepter, mon garçon. » Il marqua une pause puis, devant l’absence de réaction : « Alors ta tante a le droit à un câlin et moi à des remontrances ? Je t’ai connu plus aimant. »

Cette fois, il n’y avait plus de doute possible. Son oncle n’avait pas son pareil pour retourner une situation et vous faire culpabiliser.

Sous le poids de l’émotion, cette fois, il ne put contenir ses larmes et s’effondra dans les bras de son cher tonton Greg, larmoyant lui aussi.

« Mais comment ? Tu es... il réfléchit un temps. Tu ne fais pas ton âge », lâcha-t-il finalement ne trouvant pas les mots justes si tant est qu’il y en avait.

« Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Hé hé. Mollo bonhomme ! D’abord tu nous racontes ton histoire et ensuite, nous te raconterons la nôtre.

— Tu ne disais pas toujours : l’âge avant la beauté ?

— Impertinent en plus. J’adore ! »

Greg s’écarta des bras de son neveu et prit appui sur le bureau derrière lui. Les deux hommes s’observèrent de la tête au pied, constatant les effets du temps et ce que ce dernier n’avait réussi à changer.

« Tu es devenu un sacré type apparemment. Pourtant, je sens toujours en toi le gamin que je taquinais tout le temps et qui me câlinait en retour.

— Tu vas pas recommencer comme quand j’étais ado Tonton.

— Tonton ? T’as bientôt trente piges, et tu m’appelles encore Tonton ? Tu pourrais m’appeler Greg, tu sais ?

— Je préfère Tonton.

— Pfff ! » Son oeil balaya la pièce en quête d’éventuels espions, puis il murmura.

« Bon, alors, tu me racontes ?

— Je crois qu’on va attendre Tatie plutôt. »

Le vieux râleur partit dans son coin en bougonnant.

« Ah ! Super ! Toujours les mêmes préférences.

Bon, je vais l’aider dans ce cas. On n’a toujours pas acheté le marche-pied qui lui permettrait d’atteindre les placards du haut... Là où on trouve le thé... Tu vois le genre ? »

Un sourire au coin des lèvres, le vieil homme tourna le dos à Florian et le laissa en plan, au milieu des milliers d’ouvrages que comptait la librairie.

Autres mondes

Alors qu'il était à nouveau seul et que l'émotion retombait doucement, son regard se posa sur le décor qui l'entourait. Il vit la pièce, autrefois exiguë et étouffante, d'un oeil nouveau. De l'oeil de celui qui sait. Comment n'avait-il pu voir que le rangement, visiblement aléatoire des livres, répondait à une logique folle mais implacable. Logique, que seul son oncle comprenait. Comment avait -il pu croire que les meubles étaient portés par les livres plus que l'inverse. A bien y regarder, c'était indéniable. Sa tante maintenait volontairement et avec brio ces antiquités centenaires dans leur état d'origine. Il ne l'aurait pas juré dix minutes plus tôt, mais finalement, il aimait cette pièce. Ce petit nid de littérature l'avait accueilli comme s’il en avait toujours fait partie.

Son tour de propriétaire s'arrêta quand un livre vampirisa son attention. La couverture brun clair était d'un cuir souple de qualité, ceinte d’une lanière qui venait se refermer sur un clou raffiné, maintenant le précieux contenu à l’abri des regards indiscrets. Ce livre dégageait quelque chose aux yeux de Florian. Pas de halo magique ou de musique mystérieuse, non ! C'était plus interne. Son coeur s'était serré à la vue de l'ouvrage et maintenant, il battait la chamade à l'idée de s'en approcher. Il n’avait jamais ressenti ça.

Il poussa sur le côté les notes de son oncle – des hiéroglyphes aussi identifiables qu'indéchiffrables – pour découvrir le titre du manuscrit. Il n'y en avait aucun. Délassant le cordon et feuilletant quelques pages, il confirma son intuition. A sa grande déception, le Livre était entièrement vierge. Dommage. Une comptoise sonna 17h30, mais son attention était trop captivée pour découvrir l’origine du bourdonnement qu’il avait perçu. Le toc qu'il traînait depuis des années se rappela à lui. Comme chaque fois qu’il commençait une nouvelle histoire, il revint à la première page, ferma les yeux, posa la pointe de ses doigts et les fit glisser pour que sa paume prenne contact avec le papier. Sans savoir pourquoi, il prononça les mots : “Raconte-moi”. Son monde bascula...

Comme Dorothy dans sa ferme du Kansas, il sentit ses pieds se soulever. Bien qu’il gardait les yeux fermés, il savait que le monde tournait autour de lui. Comme poussé par une force mystique, il était aspiré par le Livre et l'absorbait en même temps. Ils ne faisaient plus qu'un. La tornade d'images qui défilaient derrière ses paupières s'arrêta finalement quelques secondes plus tard. Secondes, qui parurent des heures tant les hauts le coeur qui le taraudaient, s'exerçaient à faire sortir son déjeuner.

En ouvrant les paupières, il eut l’impression de se brûler les yeux et aurait aimé crier, mais aucun son ne sortit. L’éclairage, d’un blanc aveuglant légèrement bleuté, lui donnait toutes les peines du monde à distinguer les contours d’un décor naissant. Alors que sa vue s’adaptait et qu’il commençait à distinguer de vieilles tapisseries en tissu, le dessus d’une bibliothèque, les crânes de personnes penchées sur une table ; il comprit son rôle dans ce cadre étrange. Il était la source de lumière... Il était une ampoule. Comment est-ce possible ?

Une des personnes qu’il éclairait était un homme d’une trentaine d’années à qui la chemise bouffante, le pantalon en tweed et les bretelles de cuir donnaient un look aventurier. L’autre, était une femme coiffée de nattes qui dansaient sur les épaulettes de son tailleur gris au rythme de sa tête dodelinante. Au sérieux de sa robe droite s’opposait la posture et les cambrures de la jeune femme qui était littéralement vautrée sur le bureau. Bien qu’il n’avait pas l’habitude de les voir sous cet angle, Florian connaissait leur identité. L’homme prit la parole et ôta les derniers doutes qui planaient en Florian.

« Vous voyez Mademoiselle Fibie. J’en suis certain ! C’est à cet endroit que nous le trouverons. » Il pointa une montagne dessinée sur la carte qu’ils scrutaient tous deux.

« Vous semblez tellement sûr de vous et... excité. Je ne vois pas comment vous contredire Professeur Franky.

— Combien de fois devrai-je vous le dire ? Appelez-moi Kyky!

— Mais c’est le chien qu’on appelait comme ça...

— J'adorais ce chien. »

Florian aurait souhaité demander à son frère et sa soeur ce qu’il se passait : pourquoi ils étaient dans les années 1930 ; pourquoi lui, était une ampoule ; et surtout, le plus important à ses yeux, quel était ce trésor qu’ils semblaient convoiter ? Sa propre lumière s’intensifia et il ne distingua bientôt plus rien de la scène.

Quand elle s’affaiblit à nouveau, il était dans un décor beaucoup plus sombre, couvert de roches noires et moites, jonchées ça et là de torches dont la lumière rassurante accentuait encore l’inquiétude de ce que les ombres dissimulaient. Risquant un coup d’oeil sous lui, Florian s’aperçut qu’il flottait dans le vide. Il était dans une grotte cette fois, mais n’était plus une ampoule. Juste rien. Un rien qui voyait tout. De la mousse qui tentait de s’infiltrer par les nervures des rochers à l’eau, au loin sur sa gauche, qui coulait le long de la paroi et qui finirait par la creuser au fil du temps, aucun détail ne lui échappait.

Du fond d’un couloir rocheux, émergea un chemisier rose pâle qui courait dans sa direction à vive allure.

« Professeur ! Professeur ! ». Sa soeur criait en fuyant une masse grouillante qui la poursuivait. Florian aurait souhaité courir vers elle pour la prendre dans ses bras et la rassurer, mais ses efforts restèrent vains.

Florian n’eut aucun mal à distinguer les milliers de pattes ténébreuses et velues qui se chevauchaient, s’agitaient, se bousculaient pour être les premières à mettre le grappin sur leur victime. Poussant plus loin sa curiosité, il s’attarda sur une mygale qui écrasait ses congénères de son poids imposant et dont les mandibules s’agitaient frénétiquement à l’idée qu’une proie aussi fraîche ne se trouvait pas tous les jours.

L’écart entre Fibie et ses poursuivantes n’était que d’une dizaine de mètres quand elle arriva au bord du précipice. Le cri qu’elle poussa fût étouffé par un immense claquement. L’omniscience soudaine de Florian lui permit de connaître l’origine du son sans même se retourner. Il savait que son frère s’était accroché à un rocher avec son fouet et qu’il plongeait vers sa soeur pour la sauver des araignées qui n’étaient plus qu’à quelques mètres. Il l’attrapa par les hanches et leur course s’arrêta sur une paroi, à quelques mètres de là. Fibie pleurait dans les bras de son héros.

« Oh ! Professeur Franky. Vous m’avez sauvée.

— Ce n’est rien, soeurette. Mais combien de fois devrais-je te dire de m’appeler Kyky.

— Oui. Mais... » Sa voix mourut alors qu’elle apercevait les arachnides qui redoublaient d’effort pour les atteindre.

« Qu’est-ce qu’on fait ?

— Là... » Il prit un instant pour réfléchir et scruter les éventualités qui se présentaient à eux. A deux, sur un petit rocher, et rien aux alentours. « Je crois qu’on est dans la merde ! »

Florian porta une main à sa bouche et ferma les yeux. Il ne put les rouvrir tout de suite et eut à nouveau l’impression que le monde tournait autour de lui, mais cette fois la sensation était encore plus désagréable. Il ne savait pas qui ou quoi, mais quelque chose s’évertuait à lui arracher une partie de lui. C’était le livre. Il le sentit clairement s’extirper de son coeur et déchirer les chairs de son poitrail pour être à nouveau une entité propre. Jamais il n’avait ressenti pareille douleur.

Jonché sur le sol de la pièce redevenue calme, une main sur le coeur, il s’accorda quelques secondes pour reprendre son souffle. Il releva la tête et balaya la pièce tentant de trouver des repères. Lentement et d’une main mal assurée, il prit appui sur la table en chêne pour se relever. Le manuscrit avec lequel il était sûr d’avoir fusionné était là, à l’attendre à quelques centimètres. Il exhibait fièrement sa couverture et le clou qui l'enchâssait semblait l’appeler. Florian, emporté par sa curiosité et son excitation, ne prit pas une seconde pour réfléchir à ce qu’il venait de lui arriver et à ce qu’il s'apprêtait à faire. D’une main beaucoup plus sûre, il fit rouler la couverture sur le côté, posa sa paume sur la première page et, se préparant comme il pouvait au malaise à venir, prononça la phrase : « Raconte-moi ».

Toute préparation était vaine. Les yeux mi-clos, il sentit la tempête se lever à nouveau, son coeur battre la chamade. Ses organes glissaient les uns sur les autres, comme pour faire de la place à un corps étranger : un élément chaud et doux, pas si étranger finalement, qui petit à petit trouvait sa place. Le Livre.

Lorsqu’il reprit conscience, il était entouré de cuves en inox à perte de vue. Des autocollants jaunes et noirs tapissaient les murs pour avertir les pauvres malheureux qui se seraient perdus, que la zone était dangereuse. Le son déclinant d’un moteur s’arrêtant berçait la pièce.

Lorsque le bourdonnement prit fin, une sonorité beaucoup plus stridente et agressive retentit. Les cuves se teintèrent par intermittence de jaune et de rouge vif. Des hauts-parleurs rugissaient, des gyrophares s’affolaient. Quelqu’un, quelque part, avait déclenché une alarme.

S’il n’avait eu ce point de vue particulier et ses sens décuplés, il n’aurait sans doute rien remarqué. Mais il sentit, puis vit, deux ombres bondir de cuve en cuve. Elles semblaient absorber la lumière et l’impulsion de leurs pas laissait à penser que même sans les cris assourdissants de l’alarme, les ombres n’auraient émis qu’un infime frottement.

Elles s’arrêtèrent à sa hauteur et Florian put enfin distinguer leur apparence. Deux fines silhouettes féminines élancées, dissimulées sous un drapé nuit qui prenait des allures de fumée lorsqu’il se mettait en mouvement. Des Kunoïchi. Il ne savait pas d’où venait ce mot et ce qu’il signifiait, mais en son for intérieur, il savait que c’était ce qui leur correspondait le mieux. Seuls leurs yeux étaient apparents. Je connais ces yeux.

La plus menue des ninjas se tourna vers l’autre, un brin dédaigneuse.

« Alors ! Tu ne sais plus couper une alarme ?

— Dis pas n’importe quoi. Je voulais juste un peu de fun. Tu as fait le boulot ?

— Arrête de poser des questions stupides. On a cinq minutes pour quitter les lieux. Ah ! Et arrête de mentir aussi. Tu t’es trompée, ce n’est pas grave, mais tu pourrais au moins le reconnaître.

— Ne commence pas hein ? Elle marqua un temps. Bon et si on faisait un pari ? Je n’ai besoin que de trois minutes pour sortir. La dernière dehors paie un Mc Do à l’autre.

— Nan mais t’es malade ? C’est un resto que tu vas me payer, cocotte. Pas une saloperie de fast food. Radine ! »

Terminant à peine sa phrase et tirant le manche du sabre qui lui barrait le dos, elle s’élança vers le couloir où des gardes venaient de débarquer. Des somations et quelques ordres furent prononcés mais les deux sabres taillaient les vigiles en pièces, et toute tentative de mise en formation semblait inutile.

La scène devint floue tandis que des convulsions envahissaient Florian. Son corps luttait contre ce qui lui arrivait, mais il était arraché du Livre à nouveau. De force cette fois, semblait-il. Alors que ses yeux se fermaient sur les deux ombres qui tapissaient les murs de sang, il pria une dernière fois pour leur sort. Rachel, Mareva. Courage mes soeurs.

Le livre

Sa joue l’élançait drôlement alors qu’il ouvrait les yeux tant bien que mal. Son oncle lui tapait le visage depuis plusieurs minutes, en hurlant son nom.

« Florian ! Florian ! Allez, réveille-toi mon garçon. Allez ! Debout ! »

Un mélange de sang et de poudre nutritive emplissait sa bouche, comme s’il s’était cogné la mâchoire après avoir vomi. S’il avait posé la question, son oncle aurait pu lui dire qu’hormis l’ordre, il avait visé juste.

Florian puisait dans ses réserves pour trouver la force de repousser la main de son oncle, qui poursuivait son matraquage, mais ses muscles restaient réfractaires.

« Allez mon gars !

— C’est bouon. Wé mieux. » Il était maintenant sûr de s’être cogné le menton. Et pas qu’un peu.

Son oncle tentait comme il pouvait de le relever mais faisait sans le savoir, pire que mieux. Pour Florian, il valait mieux trouver au plus vite le courage de se relever, en espérant que son aîné arrêterait de le tordre en tous sens.

Ses articulations pesaient une tonne, ses tendons étaient enflammés et c’est à la seule force de sa volonté qu’il parvint à se hisser sur la première chaise venue.

Il fut soulagé de voir que son oncle s’était écarté, errant au fond de la pièce, perdu dans ses pensées. Sa tante lui tendait un verre d’eau qu’il accepta bien volontiers, puis reprit lentement la route du couloir.

Alors que ses muscles lui accordaient un moment de paix, il laissa fureter son regard tentant de combler les vides.

Quelques livres étaient renversés sur le passage de sa tante. Voir qu’aucun des deux ne les ramassaient alors que les pages commençaient à prendre le pli sous le poids des ouvrages, le mettait hors de lui. Il aurait souhaité les secouer en retour, mais en était incapable.

Sa tante ramassait les débris de deux mugs blancs explosés en mille morceaux éparpillés un peu partout. La théière renversée laissait s’échapper goutte à goutte son précieux nectar. Aurore ne la voyait pas. Son regard était flou, ses gestes, imprécis. Florian ne pensait pas les avoir inquiétés à ce point. Mais qu’est-ce qui s’est passé bon sang ?

Machinalement, il porta une main à sa poitrine et commença à prendre conscience qu’une partie de lui manquait. Poumons, foie, reins, coeur, tout était là. Tout ? Sauf le manuscrit. Le Livre avait laissé en lui un vide immense qu’il ne saurait jamais combler. Sauf... Sauf en le touchant à nouveau, il en était persuadé.

Sa mâchoire commençait à l’élancer. Quelque part c’était bon signe... il retrouvait des sensations.

« ... Y mé arrivé ? »

Son oncle s’approcha furieux. Pour quelqu’un qui le connaissait bien, derrière la colère, ses yeux trahissaient encore de l’inquiétude.

« Il t’est arrivé que sur les milliers de bouquins qu’il y a ici, tu as touché au seul livre qu’il fallait éviter.

— Mais ?

— Mais quoi ? C’est quand même dingue ça. Voilà qu’il faut même planquer ses livres chez soi maintenant. »

Aurore s’approcha et lui posa une main sur son bras tremblant.

« Calme-toi mon vieux coeur », lui dit-elle un sourire aux lèvres avec toute la chaleur qu’elle savait donner.

Les spasmes passèrent aussitôt et son ton baissa. Il reprit en soupirant :

« Ah... Florian. » Il prit un temps pour chercher la formulation la plus claire possible.

« Comme je te le disais, tu n’as pas pris le bon livre. Tu as pris l’oeuvre qui a empli ma vie. Celle qui causa et causera ma perte. » Dans un râle d’effort il prit un siège près de son neveu et sa femme l’imita.

« L’ancien propriétaire de ces lieux m’a un jour donné ce manuscrit, pensant que j’étais prêt. J’ai été subjugué par ce qu’il dégageait. Son cuir, son lacet, le grammage du papier. Il m’appelait. Tu comprends ? »

Il posa une main pleine de compassion sur l’épaule de Florian.

« Oui. Je pense que tu vois ce que je veux dire. Bref ! Comme toi, j’ai prononcé les mots qui changèrent ma vie.

— Non. Non ! addends », sa bouche était encore pâteuse.

« Attends ! J’ai été asbiré par le bouquin. Je pensais que c’était un rêve ou un cauchemar, je ne sais pas trop, mais là tu me dis que c’était vrai ? »

Greg acquiesca d’un hochement de tête.

« J’ai vécu quelque chose de ce genre, mais je n’ai pas été aspiré. Visiblement ça agit différemment sur chacun de nous.

— Mais c’est quoi ce truc ?

— Honnêtement, je ne sais pas trop. Ça n’a rien de magique, j’en suis certain. J’y réfléchis depuis longtemps et je me dis que tous ceux qui dessinent, écrivent, peignent, dansent ou d’une manière générale, créent; tous, y ont accès sous différentes formes... s’ils ont de la chance, ou de la malchance, selon le point de vue. Tu peux appeler ça un point de concentration, une muse, l’Inspiration, ou ce que tu veux. Quoiqu’il arrive, je pense que ça fait ressortir ce qui est enfoui en certains et ça les hante.

— Tu plaisantes Tonton ? C’est n’importe quoi.

— Ah bon ? Et d’où crois-tu que je sors toutes les histoires que tu as lues ? »

Florian resta pantois.

« Oh c’est sûr. Ces histoires étaient quelque part en moi mais je n’arrivais pas à les exprimer. C’est ce manuscrit qui a été le déclencheur. Et visiblement il est aussi efficace sur toi. »

Greg laissa à son neveu un peu de temps pour reprendre ses esprits.

« Le Livre est aussi responsable de mon apparence, que tu avais tant de mal à décrire tout à l’heure. »

Il travailla son assise dans le fauteuil, redressant la colonne vertébrale et la tête. Si on oubliait son visage marqué, il n’avait plus la posture d’un homme en fin de vie.

« J’ai le même âge que ta tante. On s’est toujours collé à trois semaines près », glissa-t-il dans un sourire.

« On ne décompte plus trop mais on approche doucement la soixantaine il me semble. » Ses yeux croisèrent ceux de sa femme et il lui prit la main, cherchant le courage d’entamer la suite.

« Je ne crois pas que je les atteindrai mon garçon. Mais ce n’est pas grave. J’ai ta tante auprès de moi depuis longtemps et nous avons eu une belle vie. » Sa main se reserra sur celle de son aimée.

« J’ai été imprudent et le Livre m’a bouffé. C’est pour ça que nous avons eu si peur pour toi.

— Mais pourquoi ? Que t’est-il arrivé ?

— Tu le sais non ? »

Florian porta une main à son coeur.

« Oui tu le sais. », dit-il en faisant le même geste.

« Encore une fois il n’y a rien de mystique là-dedans. Créer, c’est livrer une part de soi. Hé ! On dirait la phrase d’accroche d’un camp d’écriture fan de cliché, non ? Pas tant que ça mon garçon, pas tant que ça. Tiens au fait, ça existe encore les camps d’écri...»

Aurore lui signifia la digression d’une tape sur la main, geste que son mari avait pris l’habitude de faire au fil des années.

« Vieux sénile.

— Ah ben bon Dieu ! C’est l'hôpital qui se fout de la charité.»

Toujours ces vieilles rebuffades.

« Bref ! Reprenons. Quelque part, tu as déjà lâché une partie de toi. Tu t’es mis à nu. Ce que tu livres, en imagination ou couché sur un papier, te quitte à jamais et c’est ce vide que tu ressens en ce moment au plus profond de tes tripes. »

Greg se pencha en avant et joignit les mains de son neveu dans les siennes.

« C’est sûr que, présenté comme ça, on dirait une mauvaise chose, mais c’est simplement... une création, et c’est sans doute ce que nous pouvons donner de plus beau au monde. Qu’il s’agisse de peinture, de dessin, d’écriture, de cuisine, quel que soit ton mode d’expression en fait, il faut partager ce que tu as en toi. De toutes façons, au moment où tu y penses, ça ne t’appartient déjà plus alors autant en faire profiter les autres, non ?

— Oui. Ok. j’ai bien compris ça. Mais toi ?

— J’ai abusé.» Ses épaules se voûtèrent.

« Quand j’ai eu le Livre en ma possession, j’ai été happé. A tel point que je ne faisais plus que ça. Je l’avais toujours à portée, en quête de nouvelles choses à dire. J’ai trop tiré sur la corde et elle s’est jouée de moi. Mon corps s’est affaibli, ma plume m’a fui, et aujourd’hui, je ne peux plus... Je ne peux plus rien faire de tout ça et ça me désole. Mais là n’est pas la question.

— Pardonne-moi Tonton, mais je ne suis pas sûr de comprendre.

— Ce n’est pas important. Pas pour l’instant du moins. Un jour le Livre te reviendra, mais ce n’est pas encore l’heure. J’ai pu t’expliquer le revers de la médaille que j’ai subi alors tu sauras sans doute en tirer les leçons. Je l’espère. Continue de lire, de rencontrer des gens et d’écouter ce qu’ils ont à partager. Sois ouvert ! Tes créations n’en seront que plus belles. »

Quand le vieil homme s’arrêta, aucun son ne prit sa place et le silence régna pendant quelques minutes, laissant Florian songeur. Tonton Greg se tourna vers son épouse et lui sourit.

« Je crois qu’on a choqué notre petit bonhomme.

— Il est toujours l’heure pour un bon thé et un changement de sujet, non ?

— Diable ! Regarde ça Florian ! T’as vu ce sourire qu’elle m’a fait ? Comment pourrais-je résister à ça ? Hein ? Allez on y va. »

Les deux aînés se levèrent puis, s’engouffrant dans le couloir, laissèrent leur neveu seul, la tête basse, empli de pensées sombres sur ce que son oncle venait de lui expliquer et sur toutes ces années qu’il avait manquées. Une main vint se poser sur son crâne et coiffer ses cheveux. Greg se mit à sa hauteur et appuya sa tête contre la sienne. D’une voix douce, il l’invita :

« Allez viens maintenant. Tu as toute une vie à nous raconter et la soirée ne sera jamais assez longue. En plus ta tante n’a quasiment rien dit depuis ton arrivée et je crois qu’elle va vouloir se rattraper. Tu la connais, non ? »

Le clin d’oeil qui accompagnait cette phrase allégea l’atmosphère.

« Il te faut un coup de main pour te relever Tonton ?

— Morveux ! » Son genou craqua dans une vaine tentative.

« Bon oui, peut-être bien. »

Florian prit son oncle sous son épaule et ils marchèrent cahin caha en direction de la cuisine. Les piques et les rires avaient retrouvé leur place entre eux et ils étaient annonciateurs de la bonne soirée qu’ils allaient passer. Lentement les discussions s’étouffèrent au fond du petit corridor et la librairie redevint silencieuse.

Comme ils s’en doutaient, la nuit fut trop courte pour qu’ils puissent partager tout ce qu’ils auraient souhaité. Le coeur lourd, mais empli d’une promesse de retour rapide, Florian les avait quittés au petit matin avant que la menace des haut-parleurs des douanes ne devienne réelle : « Au delà de 24 heures en dehors des frontières, vous devenez un dissident et par là-même, …»

Epilogue

Un matin de novembre, deux ans plus tard, la petite Margareth, du haut de son mètre quarante trois, et pleine de tâches de rousseur entra dans le cabinet de son père, un colis à la main.

« Papa, c’est pour toi.

— Merci Maggie. pose ça là. » Il désigna un coin de son bureau sans lever les yeux.

Têtue comme son père, elle insista.

« Je ne sais pas d’où vient ce paquet, mais ce n’est décidément pas d’ici. » dit-elle, pensant que cette simple phrase attirerait son attention.

Elle avait vu juste.

Même si la manipulation était évidente, Maggie n’avait pas menti. Le colis était recouvert d’autocollants en tous genres, gageant qu’il avait passé la douane, la brigade anti-terroriste, le contrôle sanitaire et bactériologique et tout un tas de contrôle aux acronymes divers et variés. Le pli venait de dissidents. Et il n’en connaissait que deux.

Depuis cette merveilleuse nuit et malgré de nombreuses tentatives, il n’avait jamais réussi à retourner en zone banie. Les contrôles étaient trop sévères et les passeurs, hors de prix.

Quelque part, Florian savait que ce pli ne pouvait annoncer qu’une chose.

Maggie se posta sur ses genoux alors qu’il déchirait le papier et elle fut la première à voir ce que le carton dissimulait. Impatiente et curieuse comme son père, elle finit de déchirer le papier et resta coite devant le Livre. Il était encore plus beau que dans les souvenirs de Florian. La couverture de cuir souple reluisait et le cordon n’était pas le même. Sa tante l’avait restauré. Alors que la petite tendait une main vers ce magnifique ouvrage, son père la retint.

« Ma chérie, tu veux bien me laisser seul un moment ? », dit-il en caressant ses longs cheveux bouclés.

« Mais papa ?

— Non pas cette fois ma chérie. S’il te plaît laisse-moi seul... Je te raconterai une histoire ce soir.

— J’ai douze ans, je n’ai plus l’âge.

— Oh il n’y a pas d’âge tu sais. Et crois-moi, ça sera une belle histoire. Une que tu n’as jamais entendue. »

D’habitude elle aurait protesté, mais elle sentit dans la voix de son père un soupçon de tristesse et n’insista pas d’avantage.

La porte à peine fermée, Florian parcourut les pages de ses doigts qui n’avaient pas oublié. Ils semblaient retrouver ce qui leur manquait depuis trop longtemps. Arrivé à la première page, il trouva une note, dont la magnifique calligraphie, ronde et dynamique, trahissait l’auteure.

« Il souhaitait qu’il te revienne. Il t’aimait. Moi aussi. »

Le temps aidant, Florian avait finalement compris la leçon de son oncle, et c’est sereinement qu’il posa la pointe de ses doigts sur la première page. Sa main glissa doucement jusqu’à recouvrir entièrement le papier. Il ferma les yeux et, alors qu’une larme glissait le long de ses joues, énonça à voix haute :

« Raconte-moi la vie de Tatie Aurore et Tonton Greg. »

FIN

L’aire du pont

Il faisait froid. Terriblement froid. Le carrelage des toilettes accentuait la fraîcheur du vent qui se faufilait par le jour sous la porte. Le jean descendu sur les chevilles, elle observait les pores ouvertes sur ses cuisses. Une chair de poule qui ne leur rendait pas grâce. Si seulement, elle avait pu faire autrement. La dernière fois qu’elle était passée par cette route, il y avait des stations essence un peu partout mais les interminables travaux avaient tués tous les commerces. Elle s’était donc arrêtée à la première aire de repos croisée. Celle du pont de Normandie. Un vent violent s’engouffrait dans la passerelle, surplombant le péage, qui hurlait sa douleur d’un cri métallique déchirant. Les bourrasques renvoyaient régulièrement la jeune fille se claquer sur la rambarde. Elle n’osait imaginer ce qui lui arriverait si elle passait par dessus. Un rebond sur les cabanons ne l’aurait sans doute pas tuée mais combien de temps serait-elle restée sans aide, une nuit de 24 décembre au milieu d’une autoroute déserte avec une jambe brisée.

Sa lutte acharnée contre les éléments l’amenait à penser qu’elle mériterait un café bien chaud une fois arrivée. Aussi rassurante qu’était cette pensée, elle n’était pas sa priorité. D’abord, trouver des toilettes. Tout était désert, fermé. Ce ne devait pas être un simple congé de Noël puisque les murs de ce qui devait auparavant être un restaurant commençaient à s’effondrer. Tant d’efforts pour tomber sur ça. Elle commençait à désespérer mais vit en se retournant, que les toilettes étaient dans un bâtiment isolé. Pas en meilleur état, certes, mais ils semblaient ouverts et c’était tout ce qu’elle souhaitait. Elle ne se voyait pas monter les escaliers métalliques, traverser la route, descendre de l’autre côté et reprendre la voiture. Pour combien de kilomètres en plus ?

Finalement, la chance lui souriait. Le vent poussa la porte battante, étiquetée d’une dame blanche en jupe, et lui ramena une odeur infecte. Urine, excrément, animaux morts. Elle ne sut découvrir toutes les subtilités du parfum qui commençait à imprégner les fibres de son pull mais une chose était sûre : elle n’avait pas envie d’entrer. Elle entrouvrit à peine. Juste pour voir. Ne pas avoir de regret. Elle ne fut pas déçu.

Les toilettes n’avaient pas été lavés depuis de nombreux mois. Un coin de la pièce sombre était jauni d’urine, un autre voyait son sol couvert de canettes vides et de seringues usagées. Elle ferma aussi sec.

D’instinct, ses jambes se croisèrent. Il était maintenant plus difficile de retenir la goutte qui tentait de s’échapper, comme toujours quand on se trouve à quelques pas de toilettes avec une envie pressante. Elle ne tenait plus. Devant l’absence de réelle alternative, elle poussa la porte de l’homme en blanc et pressa un interrupteur poussiéreux. Si elle avait trouvé un cadavre, elle aurait sans doute soulagé sa vessie avant d’appeler le 17, mais la surprise était de taille : ils étaient moins sales que les autres. Bien sûr, ce n’était pas Versailles, bien qu’il paraît qu’on s’y lâchait derrière les rideaux, un carrelage autrefois blanc recouvrait la pièce jusqu’au plafond poussiéreux, mais qu’importe, ici elle pourrait se soulager sans attraper la mort.

Elle avança. Une porte sortie de ses gonds, une autre brisée qui laissait tout voir, puis une correcte. Enfin ... Elle poussa la porte et vit que la place était prise. Une grosse araignée de canalisation aux interminables pattes velues et arquées était prête à bondir. Mue par la fameuse goutte toujours plus pressante, et avec la grâce d’une danseuse, elle écrasa le monstre d’une pointe magistrale, pivota et fit glisser ses effets dans la foulée. Sa culotte recouvrait déjà ses chevilles que les pattes de l’araignée frémissait encore.

Enfin vint le soulagement, cet instant ou plus rien ne compte. La fumée s’échappant de la cuvette donnait une touche infantile et drôle à la situation. Puis le monde redevint peu à peu ce qu’il était, plus noir, plus sombre et surtout plein de doutes. La main sur la poignée. Pas de papier sur la lunette. Quelle idiote, pensa-t-elle. Elle n’était pas une maniaque du ménage comme on pouvait le voir dans les séries de banlieusardes américaines de l’époque, mais tout de même, une femme se devait de respecter quelques règles d’hygiène. Pousser une porte du coude, était l’une d’elle. En même temps c’était ça ou je me faisais dessus, et quitte à en arriver là, j’aurais pu rester au chaud dans la voiture.

Le grincement de la porte du bâtiment s’étira dans le silence, presque religieux, qui couvrait les lieux. Assise sur le trône, elle attendit quelques secondes puis, impériale, lança : « Y a quelqu’un ? ». La question rebondit de nombreuses fois sur le carrelage, mais ne trouva jamais réponse. Le vent sans doute, pensa-t-elle.

Son affaire réglée, elle remonta ses chausses et poussa la porte, du coude cette fois, en regardant ce qui restait du monstre qu’elle avait éliminé quelques temps plus tôt. Un aigle en métal. C’est tout ce qu'elle distingua, alors que quelque chose l'agrippa et la renvoya s’asseoir sur le siège tant cherché. A nouveau l’aigle en métal. Cette fois, elle en discerna les contours. C’était une boucle de ceinture, posée entre un jean délavé et une chemise de bûcheron. Elle se releva pour faire face à celui qui l’attaquait, et fut agrippée par le cou.

« Alors coquine, on s’est perdu ? C’est pas un lieu pour une jeune fille ici. C’est que t’es foutrement mignonne en plus. — L..ch...mou..., fut tout ce qu’elle put articuler tant la pression sur sa gorge était forte. »

Alors qu’il la toisait d’un œil lubrique pendant d’interminables secondes, elle se débattait du mieux qu’elle pouvait. L'agresseur était costaud, beaucoup trop costaud pour elle en tout cas et ne semblait pas beaucoup plus âgé. En d’autres occasions, elle l’aurait sans doute trouvé mignon. Pour la tête, il aurait fallu le voir sans sa mine rouge et ses yeux exorbités de pervers, mais son corps, en tout cas, valait le coup d’œil.

Dans la situation actuelle, tout ce qu’elle constatait, c’était leur différence de force. La panique tendait ses muscles, mais ne lui permettait toujours pas de se libérer. Il la retourna, face plaquée contre le carrelage poisseux et glissa une main sur sa poitrine, la descendit sur son jean. « Bordel, si les copains savaient qu’on trouve des pouliches comme ça en s’arrêtant ici, ptet ben que le restaurant serait encore ouvert, dit-il d’une voix grasse. » Une fois encore le carrelage réverbéra la voix, et donnait l’impression qu’une petite foule était amassée autour d’eux. Mais non, elle était seule. Ils étaient seuls.

D’une main, il commença à déboutonner son jean. Le geste était maladroit, sans doute celui d’un débutant dans le défroquage à la va-vite. Elle n’arrivait pas à crier, mais sentit une goutte rouler sur sa joue. Je pleure ? pensa-elle. Mais bats-toi ma fille, tu pleureras plus tard. Elle chercha une arme. Si seulement, j’arrivais à décrocher le distributeur de papier. Ou si j’arrivais à prendre la brosse à chiottes et enrouler la chaîne autour de son cou, je pourrais peut-être... Réalisant qu’elle n’était pas l’héroïne d’un film d’action, elle lança sa jambe en arrière, tentant d’atteindre la partie la plus tendre du bûcheron mais rata son coup. Ça aussi, ça ne fonctionne que dans les films. Tirée par les cheveux, elle vit soudain le carrelage s’éloigner. Son visage avait imprégné des marques dans la poussière. Il était bien blanc à l’origine, pensa-t-elle dans un moment de folie. Puis les carrés se rapprochèrent, rapidement... dangereusement. Elle sentit sa tête exploser en mille morceaux. Le mur était maintenant rouge. Non. Tout virait au rouge. Ses yeux, gorgés de sang, se fermaient doucement. Elle perdait conscience. Tout tournait. Tous les bruits devinrent sourds. Tous, sauf un, qu’elle identifia très nettement. La boucle de ceinturon venait de heurter le sol dans un cliquetis qui avait arrêté son cœur. L’aigle fondait sur sa proie. Elle sut que tout était fini.

Une auto-stoppeuse

Autoroute A10, 18h30. Une golf bleue filait en direction du Nord. « Hey M’man, on s’arrête dans trente minutes pour que tu pisses et dans trois heures pour manger et dormir. Ok ? » Thomas s’adressait à une vieille dame, confortablement installée sur le siège arrière, un visage tapissé de profondes rides. La ceinture donnait des formes étranges au ballon, empli de purée et de compote, qui lui servait de ventre. Elle n’avait pas plus de soixante ans, mais dans sa robe usée bleue fleurie de marguerite, elle en paraissait trente de plus. Ni mouvement, ni mot pour lui répondre. Paraplégique depuis des années, elle ne participait plus à la vie de son entourage que par de vagues clignement d’yeux ou filets de bave qu’elle laissait couler sur son menton.

Il n’attendait certainement aucune réponse, pourtant il relança cynique : « Ça va vraiment être un plaisir de faire tous ces kilomètres en ta compagnie. » A défaut de dialogue, il monta le son de l’autoradio. C’était Metallica. Excellent moyen de faire passer la route beaucoup plus vite, pour peu, bien sûr, qu’on sache slalomer entre les radars.

Je m’ennuie... Trouves-moi quelqu’un.

A la borne 146, le temps sembla s’arrêter. La voix de Lars Ulrich, qui couvre pourtant souvent les guitares du groupe, devint sourde, inaudible. Le décor défilait par les vitres au ralenti. Thomas eut le temps de s’imprégner de tous des détails de la rencontre qu’il venait de faire.

Assise sur la rambarde de sécurité, une superbe voyageuse, pouce levé, le regardait, droit dans les yeux. Ils étaient bleus. Presque gris. Profonds. Abyssaux. Sur d'interminables jambes hâlées, à peine cachées par un short en jean minuscule, elle tapotait un carton : Bruxelles. A cent quarante kilomètres heures, il s’était noyée dans les yeux d’une auto-stoppeuse en bord de route qui allait dans la même direction que lui. C’était impensable. Des fois, la vie fait bien les choses.

Il écrasa le frein et se rangea sur la bande d’arrêt d’urgence, remarquant à peine les klaxonnes qui saluaient la leçon de pilotage qu’il venait d’offrir mais les remerciant par réflexe d’un majeur levé bien haut. Une seule chose comptait à ce moment là : un t-shirt « I Love Bayonne », déchiré au nombril et au cou, avançait cahin-caha, vers la porte passager.

Bien... Il était temps. Enfin un peu d’animation.

Posé sur le rebord de la fenêtre, un décolleté vertigineux hypnotisait Thomas. En plus d’être déchiré, le t-shirt de la demoiselle était beaucoup trop ample pour ce qu’elle avait à mettre dedans. D’où il était, il voyait deux seins de taille moyenne, fermes juste comme il faut, un bout de soutien gorge, un nombril et le haut d’un jean. A part sur une plage, il aurait pu difficilement en voir plus pour une première rencontre. Prenant tout le temps qu’ils pouvaient, les yeux de Tom escaladèrent les épaules puis le cou de l'auto-stoppeuse, pour arriver aux tendres lèvres qui s’agitaient vainement. Se concentrant un peu plus, il commença à reconnaître quelques mots : « ..vez m’emmener ? — euh ouais mais pour où ? » Crétin, pensa-t’il alors qu’elle agitait sa pancarte les yeux remplis de tendresse.

Pas mal du tout en plus. Ça c’est une belle prise.

S’affalant sur le siège passager, il ouvrit la porte. Elle glissa ses longues jambes dans la golf et tendit la main. « Lucie. Enchantée ! — Euh Thomas. Enfin Tom. et euh... charmé ! Il pointa un pouce vers le siège arrière. Ça, c’est ma mère : Ilda.. — Mon Dieu ! cria Lucie en se retournant. Pardon madame, je ne vous avez pas vu. — Oh, ne t’inquiète pas va, dit Tom. Son esprit a quitté son corps depuis bien longtemps, donc je ne pense pas que tu puisses la vexer. Pas vrai Ilda ?»

Touche pas mon Tommy !

Le regard fantomatique de l’aïeule se fit plus vif, plus perçant. Elle tentait de scruter la personnalité de la demoiselle en se doutant de comment tout ça allait se terminer. Fuis ma fille, pendant qu’il est temps, se disait-t’elle. Ah moins bien sûr que tu ne sois toi aussi, une de ces garces.

Que ne donnerait-elle pas pour pouvoir lui dresser encore un sermon : C’est encore et toujours la même chose avec toi. Depuis que t’es petit, je sais que tu as un soucis avec tout ça. Déjà à l’école tu espionnais le dortoir des filles. A la maison, tu avais toujours quelque chose à prendre dans la salle de bain quand ta sœur prenait une douche. Tu crois que je ne sais pas tout ça. Mais mon petit Tom, regarde ta vie enfin. Elle n’envisagea jamais que Tom avait peut-être besoin d’aide. Pas mon Tommy, se répétait-elle sans cesse.

En silence, elle espérait juste que Lucie n’était pas encore une de ces “invitées”, comme Tom les appelait. Il avait pour habitude de ramener régulièrement des filles à la maison. Toujours mignonnes. Jamais la même. Ils passaient leur soirée à rire et boire, puis l’heure venue, à défoncer le mur qui séparait les deux chambres, à grand coups de tête de lit. Le lendemain, la fille était déjà sortie de leur vie, et ce n’était pas plus mal selon Ilda car elles n’avaient pas de place dans leur quotidien à tous les deux.

Elle savait que son Tommy la voyait comme un légume ou un bout de viande qu’on ne peut jeter bien qu’il soit avarié. Elle faisait des efforts pour communiquer, mais il ne voyait jamais rien. Ou peut-être, préférait-il ne rien voir. Ne pas se dire que l’esprit de sa mère était enfermé dans une prison de chaire. Ilda préférait cette idée. Elle le rendait plus humain, mais la vérité est qu’il vivait une vie de trentenaire libéré, beau gosse, dragueur, et se souciant peu de sa mère handicapée. D’ailleurs c’était exactement ce qui se passait dans la voiture où un regard réprobateur le fixait depuis dix minutes. Il ne voyait rien, les yeux bien trop occupés entre la route et le short de Lucie qui remontait constamment le long de ses cuisses.

Usual Suspects

La sonette de l'accueil tinta d’un son aigu qui vint voler la réplique finale de Kevin Spacey. Rien ne pouvait plus énerver Victor Helinsky qu'on ne lui gâche un film culte. Le tintamarre ne s’arrêtant pas et comme son film était déjà gâché, Victor se dirigea vers le comptoir, un sourire de meurtrier sur les lèvres, prêt accueillir l’armoire à glace et la vieille en fauteuil, qui l'attendaient. « Sans déconner, vous n'avez rien trouvé d'autre que de venir chez moi a c't'heure là.» Comme il aurait aimé avoir le courage et la situation financière qui lui permettrait de refuser des clients de la sorte. Au final, comme à chaque fois, « A vot' service », fut tout ce qu'il put dire. « Une chambre avec deux lits.
T’es bien comme tous les gars baraqué qu’j’ai vu : incapable d’utiliser un verbe et encore moins d’user d’politesse. Bien sûr, je regarde si j’ai encore de la place. — Ah ah, elle est bien bonne celle là. On a pris ton hôtel parce qu’on avait pas de thune à mettre dans un truc convenable et tu voudrais que j’crois qu’il est plein. — … — Ah ouais, au fait, tu peux faire un truc pour moi ? » Sans attendre de réponse il continua : « Dehors, il y a une poulette en train de fumer qui devrait te d’mander une chambre dans les cinq minutes. Ça serait bien si tu lui mettais une chambre à côté d’la mienne. Qu’j’ai pas à chercher partout, si tu vois c’que j’veux dire ». Gros clin d’oeil entendu.

Victor haïssait ce genre de client. Malheureusement, quand on tient un hôtel de ce standing, on accueille que ce genre de client. Comme son père lui avait appris, des années auparavant, il s’imposa un sourire de façade, et tendit les clés d’un geste presque respectueux. Puis le fauteuil de la vieille dame prit le chemin du couloir de la chambre 15 dans un crissement étouffé de roues sur vieux lino. Cinq minutes plus tard, dans un nuage de fumée, une superbe jeune femme passa la porte, l’air sembla s’assécher, la gorge de Victor se serrer. Il avait totalement oublié Keyser Söze.

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Tout tournait. Tout était embrumé. Tom venait d’ouvrir les yeux et tout semblait encore flou. Une tapisserie jaunie par la fumée de clopes, une moquette rêche, une lumière vacillante et un téléviseur dans le coin de la pièce. Ok, j’suis dans c’te saleté d’hôtel. Luttant contre un mal de crâne tenace, il fouilla dans ses souvenirs et réussit à entrevoir la journée par flashs.

Ils mangeaient dans un restoroute. Un routier commandait un énième café et se baffait le visage violemment. Tous les moyens semblaient bons pour éviter à ses yeux de tomber dans les immenses poches qui pendaient dessous. Derrière lui, une femme criait à son mari qu’il était inadmissible de payer une voie rapide pour être arrêté toutes les cinq minutes par des bouchons. Et ces gens qui changeaient de file… La victime des aboiements, concentré sur son steak, semblait se demander ce qu’il faisait depuis tant d’années en compagnie d’une telle bonne femme. Assise au bord d’une table luisante de graisse, Lucie donnait la becquée à Ilda. Campée dans son fauteuil roulant, une couverture écossaise sur les genoux, elle avalait tant bien que mal de l’eau saveur patate, que le restaurant vendait sous le nom de purée. Un filet de bave lui coula le long du menton et finit sur sa vieille robe, signe qu’elle devait sans doute être aux anges.

Il réservait une chambre pour lui et sa mère. Le réceptionniste, gueule tordue, télécommande à la main, n’avait visiblement pas envie de faire son travail correctement. Lucie fumait une clope dehors et il ne l’attendrait pas pour conduire le fauteuil dans le labyrinthe des couloirs sordides de l’hôtel. La moquette était tachée, les tapisseries se décollaient, les lumières clignotaient. Couplés au grincement des roues du fauteuil, on se croyait dans un film d’horreur. Et pourtant, le souvenir des cuisses de Lucie hantait ses pensées.

Quelqu’un tambourinait à la porte. Lucie entra en trombe, une bouteille à la main. Elle voulait fêter leur rencontre et le remercier d’avoir été si gentil. Au goût, le champagne semblait venir du fin fond du garage poussiéreux du gars de l’accueil. Tom espérait que Lucie n’avait pas dû faire trop de clins d’yeux et déhanchés pour obtenir une liqueur aussi dégueulasse mais qu’importe. La bouteille ne pouvait que l’aider à obtenir ce qu’il cherchait depuis leur rencontre.

Assis sur une chaise, dos au lit, Tom se rappelait tout ou presque. Quel con ! Mais quel con ! Qu’est-ce que j’fous là, endormi ? Il sourit. J’ai tiré mon coup au moins. Attaché à la chaise et uniquement paré d’un caleçon poisseux de sperme, il se dit que tout n’était peut-être pas perdu.

« Alors ! Enfin réveillé ? » Lucie lui parlait depuis la salle de bain dont la porte entre-ouverte laissait apparaître un shorty en soie couvrant d’interminables jambes au teint halé, une veste en toile semi-transparente avait remplacé le t-shirt déchiré et au gout de Tom, c’était encore trop habillé. « Euh ! Elle est où ma mère ? demanda Tom la bouche encore pâteuse. — Ben, dans ma chambre. En plus de roupiller, tu ne vas pas me dire que t’as oublié ce qu’on vient de faire ? — Nan. Bien sûr que nan. Attends tu m’prends pour qui là. — Ok, ok, alors je vais pouvoir continuer à te remercier. »

Elle se retourna, délaça le filin du voile qui couvrait sa poitrine et s’avança vers lui. Il avait déjà vu de nombreuses femmes nues, mais aucune ne l’avait tant fait déborder d’envie. Même les lumières clignotantes dans ce décor miteux rendaient grâce à sa poitrine généreuse et ses hanches creuses. Elle s’approcha doucement, langoureusement, chaque pas faisant bouillir un peu plus le sang de Tom. Arrivée à lui, elle se mit à genou, et lui embrassa les jambes. Une main experte, glissée sous le caleçon commençait à le caresser. Finalement agacée par ce dernier rempart de tissu, elle l’enleva violemment, et s’assit sur lui à califourchon, frottant doucement son shorty sur le sexe turgescent qu’elle venait de mettre à nu. Tom ne sut plus où donner de la tête. Il aurait souhaité prendre un peu de recul, penser à autre chose, se calmer, mais les mains qui se baladaient sur son torse traçaient des gravures enflammées. Elle s’approcha doucement de son oreille et lui susurra de se calmer, de la laisser gérer cette fois.

Repoussant le dernier morceau de soie, elle le guida et resserra leur étreinte. De nouvelles bouffées de chaleur vinrent envahir Tom, au rythme de la danse endiablée que lui imposait sa belle. Leur corps devinrent moites, leurs battements de coeur s’accélérèrent à l’unisson, puis les souffles haletants laissèrent place à de petit cris grandissants. Sentant que le jeune homme était à bout de force, Lucie ralentit la cadence, saisit la ceinture de son voile, lui entoura le cou et resserra son étreinte. Elle reprit doucement les va et vient. Tom, d’abord apeuré, fut surpris du résultat : son sexe gonflait encore; et se laissa finalement faire. Toi cocotte, t’en connais des trucs. A coup sûr que j’le réutiliserai c’truc là. Leurs corps entremêlés devinrent moites, leurs gémissements s’accentuèrent. La chaise grinçait de douleur et menaçait de céder à chaque instant. Au moment où elle se sentit prête, Lucie serra le voile aussi fort qu’elle le pouvait, et ils jouirent ensemble. Tom n’avait jamais connu telle délivrance, mélange d’angoisse, d’envoûtement, de plaisir et d’ivresse. Doucement, leurs respirations ralentirent, Lucie desserra le voile.

Bien ! Bien ! A mon tour maintenant.

Fait divers

Ses yeux s’ouvrirent. La fraîcheur du carrelage sur sa peau lui avait paralysé la moitié du visage. Du sang séché marquait ses cuisses et une flaque entière s’était formée sous son pantalon. Ses muscles ankylosés, ne lui permirent de se relever qu’après de longues minutes qui lui permirent de réaliser ce qui venait d’arriver. Elle avait froid, elle était seule au fond de toilettes minables d'une aire d'autoroute désertée et sa vie venait de basculer, les ténèbres l'avaient engloutis.

Fils de pute.

Alors qu’ils reprenaient difficilement leur souffle, une flamme nouvelle animait le regard de Lucie. Elle serra sa prise sur la ceinture d’un tour de poignet et tira de toutes ses forces. Tom s'apprêtait à déclarer qu’il ne pourrait pas reprendre tout de suite leurs ébats, mais en posant les yeux sur sa compagne d’un soir, il réalisa que ce n’était plus un jeu. Il tenta de s’agiter, se débattre, mais ses membres étaient solidement liés et Lucie semblait être une entrave insurmontable. Ce corps qu’il avait tant admiré, était taillé pour cet instant : des jambes solides qui maintenaient la chaise au sol, des hanches robustes mais agiles, pour garder l'équilibre, des bras si menus et qui pourtant dégageaient tant de force. La belle était métamorphosée en bête féroce aux yeux révulsés et au rire sadique.

Comme pour lui montrer qu’elle commençait seulement à prendre du plaisir, elle reprit les va et vient, et, dans une réaction naturelle, le corps de Tom y répondit. Les contractions et relâchements successifs rythmaient les nouveaux gémissements du bourreau, tandis que les plaintes étouffées de la victime commençaient à ralentir. Dans un ultime effort, ses jambes parvinrent à faire basculer la chaise en arrière et ce qu’il pensait être une délivrance ruina la dernière once de combativité qui l’habitait. Immobile mais bien vivante, Ilda, assise nue sur le lit, assistait au dernier souffle de son fils.

La vie avait déjà quitté le corps de Tom quand un dernier râle de soulagement signa l’orgasme libérateur de Lucie. Le silence recouvrit la chambre sombre. Une fois encore, le cycle était complet. Elle rassembla ses affaires et prit une douche avant de s’intéresser à nouveau au triste tableau. Ceinturant le cadavre, elle le glissa sur le lit, jusqu’à le poser sur le corps inerte de la vieille dame.

« Tu sais, il n’était pas le premier et il ne sera pas le dernier, hein ? susurra-t-elle à Ilda. Ton cher Tommy était un porc comme les autres à ceci près qu’il aura au moins eu la baise de sa vie avant de claquer. Pour ma part, c’est la première fois que je fais ça avec un public, et j'avoue que c’est plaisant. Non ?» L’aïeule répondit d’un cri muet et un filet de bave coula le long de son menton pour finir sa course dans les cheveux blonds de son fils.

Lucie redressa la chaise pour atteindre l'alarme incendie qu’elle cassa d’un coup de talon. Un sourire aux lèvres, elle alluma une bougie qu’elle fit tomber à côté du lit. Les yeux d’Ilda la suivirent alors qu’un sourire diabolique aux lèvres, elle passait le seuil et refermait la porte sur le fait divers qui animerait bientôt les foules locales.

« Dans un hôtel au bord de l’autoroute A10 a eu lieu, dans la nuit de mardi, un terrible accident. Un jeune homme d’une trentaine d’année, et une dame âgée ont été retrouvés morts dans l’incendie de la chambre où ils dormaient. Les pompiers ont mis près d’une heure pour maîtriser le feu et retrouver les corps calcinés. Une enquête est en cours pour déterminer les causes de la panne du système anti-incendie mais certaines éléments troublants viennent enrichir cette affaire. En effet, les deux corps auraient été retrouvés nus, dans une position indécente, compte tenu des circonstances. Ébats fusionnels qui tournent mal ? Jeux pervers et sadiques fatals ? Une triste histoire dont on n’a pas fini de parler puisque tout porte à croire que les victimes avaient un lien de parenté. En direct pour le journal de France 1, c’était Catherine Chavez. »

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