les mots je les prends quand ils sont encore pas bien gros
je les gratouille je les papouille mais ils se crispouillent
je les dépose avec précaution le long du grand vide blanc de l'écran
mais ils se carafont et s'éparbulent et s'enfurêtent et puis plus rien
alors je les attache avec mes gosses ficelles à rôti
pour qu'ils tiennent à peu près dans la page
sans trop faire de ravages
mais ils font leur mauvaise tête et refusent de se mettre à l'endroit
à l'engauche non plus
ils n'ont plus de sens
on en retrouve des bouts orphelins dans les coins
d'autres qui copulent et se reproduisent pour rien
bon je les abandonne là
finalement
c'est ptêt mieux comme ça
ouais
plus de sens unique
ni obligatoire
ni interdit

nous sommes les pentes pelées et caillouteuses
sur nous s’abattent en vain
de furieuses vagues de nuages
bientôt leur eau dans l'air descendra sur les drailles
nous la vomirons en torrents rapides
une seule clarté sur nous
résiste à toute l'ombre
et l'éclat de nos flancs met le ciel à l'envers
Photo par ForestEyes
#photo #poésie

au bout de sa course
météorite ensablée
— pierre qui s'envase
Photo “Pierre solitaire dans le sable – Presqu'île de Quiberon” par Nicolas Boulesteix, licence CC BY-NC-SA
#Photo #haiku

ma chevelure me porte sur le vent
ses vagues ondulent dans les airs
je suis un nuage de douceur
qui plane les bras amplement ouverts
pour embrasser les fleurs
Dessin de Queen of Argyll

avant les ténèbres
avides buveurs de ciel
nous dressons nos cimes
ainsi ruisseaux de clarté
inondent nos frondaisons
Photo par Gilles Le Corre
Lumière d'automne sur la montagne, vue de la bibliothèque.
Courtesy of © Gilles Le Corre & ADAGP octobre 2022
#photo #tanka

la nuit n'a pas de clé
la nuit n'a pas de clé
n'a même pas de porte
on entre on vit sans savoir
si on y est encore
parfois on se demande
depuis quand et vers où
on s'est mis à marcher
dans l'obscurité
la nuit gonflée de secrets
embrase une légion de signes
et puis lance au hasard
les braises dans nos mains
les cendres seules restent
entre les doigts meurtris
les scories de la nuit
le matin les emporte
Image par bituur esztreym, licence LAL 1.3
longtemps nous avons
cherché vers le haut
les lointains nuages
nos branches et brindilles
toutes dressées en vain
dans le vent et la pluie
puis de nos racines jointes
nous avons su capturer
un vrai morceau de ciel blanc
les feuilles et les mousses
lui ont fait bon accueil
et parfois nous voyons
dans son miroir passer le soleil
Photo par Ithilwen
#photo #poésie

sur la terre battue
feuilles écrasées et pétioles
font signe en vain
étranges kanji
brouillés par la pluie
bientôt noyés dans l'âcre boue
qui saura dire votre insondable message ?
#photo #poésie

brutal partage des roches
jaillissements de falaises
rongées par les siècles de l'eau du fleuve
écrasées sous leur propre masse
et clivées jusqu'aux noires profondeurs
elles résistent cependant
redressent leur effrayant mufle
contre les vents
malgré l'entaille contraire
d'un sentier qui n'ira nulle part
Photo par Ian Cylkowski
licence CC BY-NC-SA 4.0
#photo #poésie