Unvarnished diary of a lill Japanese mouse

Les notes du laptop, par NEKO

JOURNAL 27 décembre 2025 #auberge

C'est l'heure silencieuse, tous se sont retirés dans leurs chambres ou au onsen. On est là dans la grande salle , on a fini de nettoyer et ranger dans la bonne odeur des braises du irori qui finissent de se consumer. On l'avait allumé ce soir, un peu pour le plaisir, un peu pour la marmite suspendue au jizaikagi (crochet) avec le merveilleux bouillon d'algues au poisson qui se gardait chaud. Les clients adorent, et nous aussi, malgré la fumée qui pique un peu les yeux, comme il y a longtemps, et l'odeur du riz dans toute la pièce.

Pendant le repas on était au temps des poètes et des artistes errants du ukiyo de edo. Je peux pas m'empêcher alors de penser à mes ancêtres pas si lointains de cette époque : femmes joueuses de shamisen ou de koto, fines et cultivées, mariées trop jeunes et sans leur consentement à des seigneurs brutaux, virilistes et abusifs pour qui la vie humaine avait si peu de prix et celle des femmes particulièrement.

Ce soir je regarde ma princesse finir son bol de bouillon tranquillement, ses cheveux nimbés d'un halo d'or par la dernière lampe murale qui éloigne comme elle peu l'obscurité, de là-bas, au fond. Tout à l'heure nous irons au onsen dans la neige avant de nous glisser délicieusement sous nos couettes épaisses dans le silence absolu de la nuit, troublé seulement soudain par le bruit étouffé d'un paquet de neige tombé d'une branche. Demain si le temps le permet nous monterons dans la forêt pour regarder de haut la beauté du monde tout blanc.

JOURNAL 28 décembre 2025

On est restées longuement discuter avec ce couple plus âgé que nous. Ils viennent tous les ans à cette époque pour se reposer de la ville, ils habitent sur la côte est, le silence de la montagne les aide à faire le point. Ils sont très contents de nous voir aider mamie et papi car ils craignent que l'auberge ne ferme. On leur a expliqué notre envie de leur succéder et les difficultés que ça représente, d'une part à cause de la famille qui est censée hériter, puis aussi la situation de A qui est un peu coincée par son travail et les histoires de visa. Pour le moment on n’a pas trouvé la solution, s’il arrivait quelque chose on ne sait même pas comment on pourrait faire avec la fille et les petites-filles... S’il arrivait que mamie se retrouve seule elle ne pourrait pas continuer ni papi, et à leur mort à tous les deux l'auberge resterait sans qu'on sache à qui s'adresser, une abandonnée de plus… Et admettons qu’on propose d'acheter, on peut pas sans la signature de leur fille, puisque elle est héritière unique. Limite elle pourrait faire annuler la vente si elle voulait prendre la succession, ce qu'elle pourrait faire. Quelle merde. 😞 Dehors la neige semble éclairée d'elle-même de l'intérieur. Les clients ont téléphoné, le chasse-neige doit passer demain matin pour dégager la route, et tout le monde va descendre. Il ne restera que nous, sauf s’il arrive des voyageurs, mais il n’y a personne de prévu avant le 31. Nous on repartira dimanche prochain. Maintenant onsen et dodo.

JOURNAL

29 décembre 2025

Mamie et papi sont partis se coucher, nous on a l'auberge pour nous toutes seules. On s'est installées autour du foyer, on a allumés trois bouts de bois et une bougie, et on se fait chauffer du saké tranquillement. Quelle fête ! On est au temps des shogun soudain — sauf l'écran du cellphone, je vais l'éteindre, ça va pas du tout dans le décor. On est heureuses on aimerait que ça dure comme ça mille années, on sait bien que c’est fugace alors on en profite on se baigne dedans.

JOURNAL 30 décembre 2025 #auberge

Alors comme on est pas habituées à ces pratiques, on a demandé à mon frère de mettre ses experts sur le coup de notre rêve de reprendre l'auberge. Lui il a toujours pensé que c'était une folie, mais il a joué le jeu comme si c'était pour lui. Alors il y a plusieurs points essentiels. Bien sûr on peut acheter les bâtiments du vivant de m et p, mais on peut pas avoir la licence de restauration parce que c’est une licence de 1947 qui a été donnée aux établissements familiaux qui existaient depuis x années avant. Elle est transmissibles aux descendants, enfants, neveux et nièces cousins etc. à condition qu'ils aient un lien de parenté mais elle peut pas être vendue car elle a été donnée c’est un régime spécial destiné uniquement aux établissements traditionnels anciens. Donc il nous faudrait obtenir une nouvelle licence. Et voilà le point merdique : si un quelconque héritier se pointe un jour et dit moi je prends la licence familiale, au revoir neko et A il sera prioritaire. La loi japonaise est très protectrice des droits familiaux et professionnels. Pour la même raison si un héritier en ligne directe, donc enfants, petits-enfants, arrière etc. décide d'attaquer la vente il a de fortes chances de gagner, il y a plein d’angles d'attaque possible : le montant, l'influence sur des gens très âgés, le fait qu'une des acheteuses est une étrangère etc. 80 % de chances que le tribunal nous donne tort. Pour assurer notre coup il faudrait l'accord de la fille de m et p mais aussi des petites-filles qui signeraient une renonciation au droit de licence et à toute réclamation sur la vente. En plus comme le Japon ne reconnaît pas le mariage entre femmes, tout contrat devra être établi à nos deux noms pour qu'on ait les mêmes droits sur les bâtiments et la nouvelle licence et badaboum A n'a pas encore le statut de résidente donc si son visa était annulé (avec la dingue au pouvoir c'est pas du tout impossible) alors au revoir princesse. Même si M et P nous adoptaient, solution extrême ça poserait encore un problème pour A. : deviendrait-elle Japonaise du même coup ? malheureusement la question ne semble pas tranchée. Tout cumulé la possibilité de réussite à moyen terme du projet est proche de 0% sans parler des pertes financières dont je vous ferai pas un exposé c’est pas passionnant. Il y a en plus pour tout arranger des lois locales régionales qui sont ce qu'elles sont mais qui vont pas dans notre sens et qui me considèrent moi même comme étrangère, étant originaire du kanto. Et la loi non écrite la plus importante du japon et qui chapeaute toutes les autres et qui dit Ça Ne Se Fait Pas ça vous fait rire mais c’est ça mon pays C’est comme ça par exemple que des milliers de postes dans les grandes entreprises je dis bien des milliers sont occupés par des gens qui arrivent le matin et repartent le soir sans avoir strictement rien fait ou presque : on peut pas les virer parce que “ça ne se fait pas”, aucune considération économique ne peut avoir raison là-dessus. C’est dingo, hein ? C'est le Japon.

Alors soit on trouve l'adresse de la fille de m et p et celles des deux petites filles soit on abandonne définitivement. Elles sont vivantes car elles sont toujours mentionnées sur le livret familial mais personne ne sait ce qu'elles sont devenues. La fille a dans les 70 ans et les deux petites-filles un peu plus âgées que nous 38 et 40 c’est tout ce qu'on sait. Environ 100 000 Japonais disparaissent chaque année, inutile de dire que c’est pas la peine de s'adresser à la police pour les trouver.

Alors pfffff notre rêve est parti emporté par le vent 🌬️ On est allées faire une grande marche sous la neige en silence pour digérer ça ❄️❄️❄️ merci à vous de vous être fait du souci pour nous, ça ira mieux demain Si le chasse-neige dégage la route on devra accueillir 6 pensionnaires, il faudra être souriantes comme des vraies Japonaises bien dressées.

JOURNAL 1er janvier 2026 #auberge

Hier super soirée : koto et flûte, un pensionnaire avait prévu, il joue en duo avec mamie tous les ans depuis des années. On a passé 4 heures à table, A et mamie à la cuisine, moi et papi au service, entre on prenait place à table aussi c'était extrêmement chaleureux. Le concert parfait, des vrais pros. À minuit super sake de fukushima ça n’existe plus, c’est encore plus précieux. Comme je faisais aussi le service je n'ai pas beaucoup bu, je suis assez contente de moi.

Ce matin déneigement de l'entrée, ça réchauffe et met en forme. La neige n'a pas cessé de tomber, on a plus de 70 cm dehors. Si ça continue on devra déneiger les toits à nouveau, à un mètre c’est critique.

JOURNAL 1er janvier 2026

Presque 22h. Tout le monde s'est retiré. Restent deux filles un peu fatiguées. On sirote doucement un super sake (cadeau de papi) qui reste au chaud dans la marmite avant de se faire un onsen sous la neige. Un vrai luxe, des images de magazine. On est comme des reines en somme. Les clients nous ont remerciées aujourd'hui, ils ont eu hier une des plus belles fêtes quils aient connu dans l'auberge. Ils espèrent que ça pourra se reproduire. On a promis d'être là aussi longtemps que ça sera possible.

JOURNAL 3 janvier 2026 #auberge

Quand vous lirez ça nous deux on dormira depuis longtemps, demain matin on se lève 4h30 : un solide petit dej., ensuite les bento, une bouteille isotherme de thé bien chaud, les raquettes et en route vers 5h. Les sacs sont prêts, bourrés de cadeaux, des algues séchées, du miso, une bouteille, un trésor de fukushima osake, et des souvenirs… Pas de pot la météo marche pas, on espère qu’il ne neigera pas, ça peut devenir dangereux s'il neige beaucoup, mais il faut absolument que A soit rentrée lundi, donc quoi qu'il arrive on part demain matin.

Ce soir c'était mélancolique ici. Les adieux c'est toujours un peu triste, surtout avec les gens âgés, ils sont pas idiots ils connaissent leur âge. On est désolées de les laisser. Ma princesse me dit qu’il faut dormir maintenant. Je ne sais pas quand je pourrai donner nos nouvelles. Soyez pas inquiets on est solides et prudentes et bien équipées et on connaît les dangers et la conduite à tenir.

JOURNAL 4 janvier 2026

On retrouve la maison, notre cadre etc. On a quitté mamie et papi avec regrets. Ça pince le cœur de quitter des gens qui vous aiment pour ce que vous êtes sans rien demander d'autre, qui nous prennent comme ça sans question, d'une affection immédiate simple et sans condition. On est malheureuses d'être si loin. S'il leur arrivait quelque chose et ça n'est pas exclu on ne pourrait pas être à leurs côtés immédiatement. On arriverait trop tard et ça nous attriste énormément. On a insisté pour qu’ils prennent un téléphone mais ils refusent absolument ils tiennent à leur isolement comme à un rempart contre un monde qu’ils craignent comme n'apportant que vacarme, agitation et malheur.

Notre descente avait quelque chose de cinématographique : nos lampes frontales éclairant nos pas à quelques mètres dans un rideau de neige sans interruption après une demi heure de notre départ on ne risquait pas de quitter la route elle est entièrement bordée d'arbres et heureusement parce que par moments on avait l'impression de ne pas progresser... Nous étions dans un brouillard épais de neige, nous avons bien marché et quand soudain nous avons vu les lumières du konbini devant nous, nous avions 10 minutes d’avance sur l’horaire que nous avions calculé. C’est drôle comme ces expériences ont quelque chose d’exaltant, on arrive avec l'impression d’avoir accompli un exploit, d'avoir été à la hauteur du challenge, comme après un combat.

On va maintenant prendre un bain, ça vaut pas un onsen mais on l'a bien mérité.

JOURNAL 9 janvier 2026

À 20:30, on était dans le métro, séisme intensité 3, mais ça a bien remué. Les pauvres voyageurs se sont réveillés. Annonce du conducteur : on était arrêtés en plein tunnel. C'est jamais rassurant, on se regarde, on vérifie les portables, épicentre pas loin de tôkyô cette fois. Au bout de dix minutes le métro est reparti. La vie quotidienne dans ce pays tremblant, on ne s'ennuie jamais longtemps.

Ce soir kotastu, moi un bouquin et mon dictionnaire Larousse acheté d'occasion à Paris. Je l'aime avec ses illustrations gravées, certes il est pas très actuel (édition 1920 ) mais pour lire le français de l'époque c'est parfait justement. Pendant ce temps ma princesse entre deux sourires par dessus l'écran de son laptop tape nerveusement sur le clavier. chicachicachica Elle en a au moins pour une heure m'a-t-elle dit. On est pas couchées.