Unvarnished diary of a lill Japanese mouse

Journal des jours évanouis.

NARA

J'avais pas encore 19 ans quand je suis arrivée à Nara, la majorité au Japon était à 20 ans à cette époque, mais c'était la première fois de toute ma vie que je vivais en liberté sans l'autorité patriarcale, absolument libre légalement. En fait j'étais complètement déséquilibrée par 3 ans de séjour dans une secte aux pratiques sadiques où m'avait fait enfermer ma famille pour m'apprendre à ne pas me plaindre des abus sexuels infligés par mon oncle paternel et sa femme depuis l'âge de 12 ans où mon père m'avait confiée à eux pour se débarrasser d'une fille qui ne l'avait jamais intéressée, lui seulement préoccupé de ses 3 enfants mâles que ma présence venait désagréablement polluer.

La troisième tentative d'évasion que j'avais organisée pour me suicider par le froid (mort douce) m'avait fait rencontrer par miracle la police et m'avait sauvée, je sortais donc en mars de cette année là de trois mois d'hôpital et un mois de confrontations avec le juge et ma famille qui avait finalement accepté ce deal de me donner ma liberté pour éviter le scandale qui aurait certainement nui gravement à leurs importantes et juteuse affaires internationales. Je traînais, incapable de rien construire ni de projeter quoi que ce soit de ma nouvelle vie. Reprendre des études alors que j'avais quitté le collège à 15 ans était hors de question, d'ailleurs mon état de confusion me l'interdisait.

À Nara ma famille me logeait dans un appartement d'une pièce dans un tout petit immeuble l'escalier était si étroit que pour monter avec une valise il fallait la porter devant soi. Les murs étaient peints de ce vert particulier qu'on ne trouve qu'en Chine ou les ex pays soviétiques. Donc, charmant. Aucun mec n'a jamais passé cette porte. A l'époque si un avait seulement essayé de m'embrasser ou me serrer trop de près je lui plantais mon tantō dans la gorge, ça rigolait pas. Je me suis calmée.

Je traînais la nuit dans les bars, je rencontrais des artistes et des filles, c'est comme ça je suis devenue modèle pour une école de dessin.

J'avais rencontré une fille, on se ressemblait beaucoup, on avait la même coiffure la même taille on échangeait nos vêtements, de loin on nous confondait nous pensant l'une ou l'autre. C'est la première personne avec qui j'ai eu des relations sexuelles consenties. Elle était modèle pour des artistes et des photographes, elle m'a entraînée à faire modèle pour une école de dessin puis on a posé à 2 pour des photographes. C'est un de ces shootings qui a eu 2 ou 3 ans plus tard un assez notable succès public au grand scandale de ma famille qui a préféré alors me faire quitter le Japon pour la France. C'est une autre histoire…

Comme je parlais l'anglais (de 6 à 12 ans j'avais été entièrement élevée par une nanny américaine, la seule personne qui m'ait témoigné de l'affection durant cette période), je faisais aussi hôtesse de temps en temps dans un bar pour dames où se rendaient des étrangères. C'était très bien payé, très cool et très soft. Mon rôle c'était être drôle, gentille et bavarde pour ces ladies et leur faire consommer du champagne ou des cocktails vendus hors de prix, c'était plutôt genre chic. On me demandait pas de faire la pute, plutôt la geisha mais sans le folklore. J'ai jamais eu d'ennui c'était plutôt amusant, pas comme avec les photographes qui voulaient surtout nous sauter et nous tripoter, ça finissait j'étais violente comme dit au début, ça m'a valu quelques ennuis que mon nom de famille faisait disparaître comme par magie et une réputation terrible dans le milieu de la nuit, et alors des mecs me cherchaient un peu pour jouer les machos jusqu'au jour ou un yankee à rigolé carrément de mes 40kg, alors avec le sourire le plus innocent que je pouvais produire, je lui ai ôté la cigarette de la bouche et je l'ai éteinte sur mon bras, là ou la peau est tendre, près du pli du coude, tout en souriant, je lui ai rendue écrasée en lui disant seulement “do it”. J'ai la cicatrice, ronde, encore aujourd'hui. J'ai d'autres cicatrices.

NARA (2)

Au début j’étais perdue dans cette ville que je ne connaissais pas, à part mon séjour forcé de 3 ans dans la secte au Hokkaidô, j’avais passé toute mon enfance à Tôkyô et dans le Kantô. Je crois que j’ai alors passé plusieurs jours sans oser m’aventurer hors de vue de mon immeuble. Mais comme j’avais des insomnies terribles, parfois je ne dormais pas de la nuit, alors je sortais pour faire passer l’angoisse de ce tout petit appartement où je me sentais aussi enfermée que dans ma cellule du Hokkaidô. Petit à petit je me suis aventurée plus loin que ma ruelle.

Une nuit, c’était en juin, il faisait chaud, il pleuvait terriblement, je me suis réfugiée dans un bar. La nuit les filles seules sont comme les papillons, elles vont vers la lumière, c’est pas partout bien éclairé Nara. Il y avait des filles et des mecs de tous âges surtout des jeunes, ils se sont poussés pour me faire une place, une des filles a vu que j’étais pas très bien, elle m’a parlé gentiment, ça m’a détendue, je ne sais plus ce qui s’est passé après, je me suis endormie. Ça m’arrivera souvent par la suite, je suis revenue le lendemain le type du bar a pris vite l’habitude de cette fille qui s’endormait sans crier gare, au Japon on est très tolérant avec ça, il me laissait dormir jusqu’à la fermeture vers 5 heures du matin, c’était un bar de nuit.

J’ai revu la fille quelques nuits plus tard, elle se prénommait – disons – Keiko. C’est très banal comme prénom. On est vite devenues amies, on se retrouvait la journée dans différents endroits, parfois on mangeait ensemble. On se ressemblait beaucoup, la même coupe de cheveux la même taille, j’étais encore un peu maigre, on me privait de nourriture dans la secte, mais on a eu un jour l’idée d’échanger nos vêtements pour voir. On a fait ça chez elle parce que c’était plus près. Je ne portais pas de soutien-gorge et j’étais pas très pudique, mais je me souviens j’ai gardé ma culotte. Keiko m’a dit que j’avais un joli corps, et elle s’est mise complètement à poil. Elle me disait qu’elle faisait modèle pour des artistes « tu vois c’est simple…» Je la regardais, je la trouvais jolie, j’étais très troublée je disais plus rien. Elle s’est approchée de moi jusqu’à ce que les pointes de ses seins touchent les miennes, on avait exactement la même taille. Je ne savais pas quoi faire, j’étais paralysée, en même temps c’était délicieux. Avec un doigt elle à suivi le contour de ma bouche puis j’ai senti son ventre contre le mien, son autre bras a enlacé ma taille et sa main s’est glissée dans ma culotte, entre mes fesses, tout doucement très tendrement elle a commencé à me caresser. Je me suis laissée faire, je crois que j’ai fermé les yeux, mon corps s’est détendu j’ai enfoui mon visage entre son cou et son épaule je l’ai embrassée là ou c’est si doux… On est restées chez elle toute la journée et toute la nuit.

J’ai eu le premier orgasme de ma vie, j’ai crié j’ai ri ça a été un éblouissement, le sexe jusque-là n’avait été pour moi que violence douleur et humiliation, jamais je n’aurais pu croire que ça pouvait être un tel plaisir et si puissant, une telle joie, un tel apaisement profond.

On a recommencé souvent à échanger nos vêtements, ça a duré plusieurs années, chez elle ou chez moi.

On s’est aussi mises à poser ensemble.

(à suivre)

NARA (3)

En Juillet j'ai eu 19 ans. On ne m'avait plus jamais fêté mon anniversaire depuis le départ de ma Nanny, on me le fêtait discrètement remarquez, avec les domestiques elles m'aimaient bien, à la cuisine… Mon père avait interdit ça, c'était m'accorder une importance sans raison. Cet été-là Keiko avait arrangé une surprise au bar, on devait s'y retrouver le soir. Au Japon il est interdit de servir de l'alcool aux mineurs, à l'époque il fallait attendre avoir 20 ans, c'est passé à 18 récemment. Les amis avaient décidé de violer la loi, et ils m'offrirent du vin. Je n'avais jamais bu d'alcool de ma vie, et avec l'émotion devant tant d'attention je fus ivre pratiquement tout de suite. J'aurais fini la nuit littéralement dans le caniveau si Keiko ne m'avait emmenée chez elle, elle était désolée de me voir dans cet état, évidemment. La même nuit elle a dû faire face à un de mes terribles cauchemars. Heureusement je l'avais prévenue la première fois que nous avions passé la nuit ensemble. J'attendis le lever du jour dans ses bras, elle me berçant comme un bébé, moi petite chose effondrée. Voilà pour mon premier anniversaire en liberté. Ça n'était pas si rigolo.

À ma sortie de l'hôpital j'étais encombrée de tonnes de médicaments que je cessai très vite de prendre, je me sentais totalement abrutie, assommée, pas réconfortée du tout. Keiko était plus âgée que moi et elle me rassurait. J'avais en elle une confiance totale, elle était ma bouée de sauvetage dans cet état de fragilité mentale où j'étais encore, et certainement son affection attentive me faisait un beaucoup plus grand bien. Elle gagnait sa vie en étant modèle professionnelle pour une école de dessin et ce qui rapportait beaucoup plus, pour des photographes. C'est comme ça que je rentrai tout de suite dans son cercle d'artistes. Tout naturellement on m'a proposé de poser également et ma curiosité fit passer mes craintes, j'acceptai un essai à l'école de dessin. Le fait que je sois mineure ne dérangeait curieusement personne. Quand je suis entrée dans la salle de cours, et que je me suis retrouvée devant une trentaine de garçons et filles de tous les âges, j'ai eu un moment de panique, la dernière fois que je m'étais ainsi trouvée nue devant un public c'était pour être battue en punition de ma deuxième tentative d'évasion de la secte. Heureusement Keiko était avec moi elle me tenait par la main. Après, tout s'est bien passé, je suis montée sur une espèce de grande caisse en bois et comme l'étude portait sur des poses assises, ça n'a pas été difficile. Je n'ai pas dit encore que mon sexe est glabre. C'est que ma tante m'a obligée à m'épiler tous les dimanches de 12 ans jusque vers 15 ans. Elle m'a d'abord fait croire que c'était une maladie et que je pourrais finir couverte de poils, après c'était juste un de ses jeux pervers de pédophile. À la fin les poils ne poussaient plus du tout et depuis je n'en ai pas, juste un ou deux de temps en temps. Cette particularité était très appréciée, la censure japonaise était à l'époque fixée sur les poils… Keiko d'ailleurs se rasait. Par la suite je me suis rendue compte que ce travail était dur, inconfortable, on attrape des crampes, on a mal au dos, c'est très fatigant on ne vole pas l'argent qu'on gagne comme ça, je peux vous le garantir… On avait trouvé mon essai très satisfaisant alors je commençais à poser régulièrement, il y avait des cours tous les soirs même le dimanche, ça procurait du travail pour deux sans problème, et rapidement comme nous étions amies on nous proposa des séances en couple, mais ça restait très correct, l'école ne nous a jamais demandé de poses réellement compromettantes…

NARA (4)

On a donc commencé à poser à deux, c'était très apprécié. L'hiver est arrivé et on nous a demandé de le faire pour des photos. Évidemment là on nous demandait de nous caresser, de prendre des poses « très tendres » moi je dis franchement porno. La prétendue différence entre nu artistique et pornographie me fait bien rigoler, j'ai jamais vu la frontière précise, j'ai juste rencontré un seul photographe qui n'a jamais laissé planer le moindre doute sur le respect qu'il me portait.

Comme on faisait l'amour toutes les deux ensemble en privé, on ne simulait pas, c'était assez bizarre parce que on ne pouvait pas se permettre non plus de se laisser aller, surtout que certains photographes mâles ne pensaient qu'à leur quéquette. Une année était passée comme ça, plutôt agréable. Keiko me chouchoutait, me traitait un peu comme une petite sœur, ça m'allait bien, j'avais tellement besoin de gentillesse et je commençais à sentir mon cerveau fonctionner à nouveau normalement. J'allais avoir 20 ans, c'était le début de l'été on posait pour un type d'assez sale réputation dans le milieu et ça s'est vérifié : j'ai presque embroché ce mec avec un pied d'éclairage (c'est terminé au bout par un élément assez pointu) que je maniais comme une naginata, toute petite on m'avait dressée au maniement des armes traditionnelles, j'ai des réflexes que je maîtrise pas toujours. Je supportais pas qu'un homme me touche ça me rendait folle, et encore aujourd'hui c'est dangereux ne vous y risquez pas. Ça s'est terminé avec les flics alertés par les voisins à cause du bordel, je hurlais, lui appelait au secours, Keiko tentait de me calmer. Mon nom de famille comme toujours – et encore en France en 2019 – a impressionné les flics et c'est finalement ce con de photographe qui a eu des ennuis je crois bien, nous on a filé en vitesse. Je lui ai laissé ma culotte, il n'a pas tout perdu. Ça m'avait valu une réputation de bagarreuse à moitié folle dangereuse dans le milieu et quelques provocations de la part de mecs idiots – ceux-là aussi je les calmais assez vite, ils n'étaient pas de taille, rappel : à 15 ans il avait fallu 4 types adultes pour réussir à me violer (la vidéo dure 27 minutes et 43 secondes, s'il vous plaît ne regardez pas les schoolgirl videoporn japonaises). La magie de nos pubis nus faisait passer là-dessus, nous n'avions aucun problème pour trouver du travail, c'était d'ailleurs une époque où la censure laissait passer beaucoup de choses, c'est comme ça au Japon, on oscille entre permissivité et sévérité sans grande logique d'un point de vue occidental.

Une photographe nous faisait travailler souvent, on s'entendait bien avec elle, il nous arrivait même de faire l'amour à trois (j'aimais bien avoir deux filles sur moi, j'avoue ça me déplaît toujours pas) elle se dévêtait souvent pour les shootings, il faut dire que Nara en été c'est très chaud et en hiver son studio était chauffé comme un four, je pense que c'était exprès. Je dis pas son nom, elle est connue maintenant, je crois bien même qu’elle est mariée. C'est elle je crois qui m'a appelée petite souris pour la première fois mais je sais plus du tout pourquoi. D'ailleurs y avait-il une raison ? C'est comme ça qu'on a fait en un jour et une nuit la série qui, inaperçue à sa sortie dans un magazine, a eu quelques années plus tard un certain succès en défiant la censure, succès suffisant pour qu'il parvienne jusqu'à ma famille et provoque colère et scandale au point d'entraîner mon exil en France avec engagement de ma part que je ne serai plus jamais reconnaissable sur une photo, que je ferai plus jamais parler de moi etc. Mais c'est une autre histoire. j'en parlerai – ou pas – plus tard.

NARA (5)

Un an s'est passé comme ça « mine de rien » et un matin de juillet je me suis réveillée majeure (20 ans à cette époque au Japon). L'expérience d'anniversaire de l'année précédente m'avait rendue prudente avec l'alcool, cette fois je ne tombai pas dans le caniveau. Je fêtais ma majorité avec beaucoup de copains mais peu d'ivresse. En revanche il était connu que je parlais un anglais courant et comme tout le monde savait que j'aimais les filles, on me proposa, à peu près à cette période, puisque j'étais majeure, de faire des extras comme hôtesse dans un club pour dames lorsque des étrangères y venaient. Ce travail d’hôtesse n'a rien à voir avec la prostitution, il s'agit essentiellement de tenir compagnie à la cliente, souvent plusieurs, et naturellement pousser à la consommation, des espèces de geishas mais en amateur le plus souvent et pour quelque temps seulement. J'étais drôle paraît-il, on me disait sexy, ça marchait bien, c'est très bien payé, ce sont souvent des étudiantes qui font ce job pour se payer des voyages à l'étranger ou des autos…

Le truc, c'est que j'avais pas de robes tout ça, alors il fallait m'en prêter. Pour la France je suis petite mais pour le Japon je suis juste dans la moyenne idéale, je trouvais toujours quelque chose. Cependant il y avait des points de discussion : Je sais pas marcher avec des talons, il était hors de question de porter des tennis, c'était quand même un endroit qui se voulait chic, alors je proposai de rester pieds nus, et c'est devenu ma « marque de fabrique ». Aussi difficile à faire accepter : pas de bijoux. J'en ai jamais eu, je me sens ridicule avec des boucles d'oreille, ça me gêne, un collier et les bracelets ça me rend dingue, j'ai même pas de montre et pour finir je sais pas me maquiller, si je me lance avec un lipstick, c'est tout de suite Barnum Circus, le gugusse. Je vous assure pourtant je suis une vraie fille, du haut jusqu'en bas et dedans, même plutôt petite fille immature affectivement, mais je sais pas faire plein de choses que les filles font sans y penser. À 15 ans j'ai quitté le collège et mes amies, à 16 on m'a collée dans une espèce de bagne et à 19 je me suis retrouvée à Nara comme une martienne tombée du ciel après 3 ans à vivre comme une nonne. J'ai jamais appris à m'habiller, à porter des talons, à me maquiller et les bijoux évoquent pour moi plutôt des entraves pour m'attacher que des choses pour me rendre jolie.

Je sais pas faire de vélo non plus, on m'emmenait à l'école en auto, mais je sais siffler…

Comme c'était à mes conditions ou rien, le boss a bien été obligé d'accepter s'il voulait avoir son interprète. Et finalement ça s'est très bien passé, les clientes étaient ravies, elles en redemandaient, le patron vendait ses boissons à des prix ahurissants, et mon allure faisait rigoler les autres filles. Elles m'appelaient shinderera (Cinderella, Cendrillon). J'ai eu des photos de moi en robe de soie très sexy, (j'avais l'impression d'être à poil tellement c'était léger, mais ça me gênait pas et après tout je ne portais qu'une culotte très petite dessous). Bref, je les ai perdues ces photos, oubliées chez Keiko lors de mon départ pour la France, probablement…

Entre autres choses ça m'a bien fait travailler l'anglais, je me faisais draguer, c'était plutôt agréable. Ça ne s'est jamais terminé au lit, ces dames étaient correctes même s’il y en avait que ça grattait férocement l'envie de me sauter, mais j'autorisais jamais qu'on me touche, j'étais très fidèle à Keiko. J'avoue quelquefois je me serais bien laissée faire, il y avait parfois de jolies femmes, américaines surtout, et je suis de nature docile avec certaines femmes.

Une drôle de façon de se reconstruire moralement, vous allez dire, eh oui, mais il n'y avait pas que cette vie-là. Progressivement je revenais à moi, et à mesure que mon désarroi se dissipait, une colère sourde progressivement devenue la rage qui couve toujours en moi en arrière-plan commençait à ronfler comme une chaudière et ça m'a conduite vers des milieux très très différents. (à suivre)

NARA (6)

Une longue digression maintenant.

À la mort de ma maman, j'avais 6 ans, mes frères se sont soudainement aperçus qu'ils avaient une petite sœur. Mon père, lui, m'avait classée parmi les inexistants dès ma naissance. À 6 ans je suis devenue pour lui seulement un problème à résoudre. Pour pallier l'absence de ma mère et de ma grand-mère, mortes ensemble brutalement, mon père avait engagé une nanny, choisie américaine je ne sais pourquoi, Hélas, elle dut repartir à peu près lorsque j'ai eu 12 ans à cause d'une maladie dont elle devait mourir un peu plus tard. J'en reparlerai, de ma chère Nanny, la seule personne qui a eu pour moi de l'affection avant ma rencontre avec Keiko.

Donc, mes frères. C'est surtout mon frère aîné qui a décidé de s'emparer de moi. Il a 12 ans de plus, il en avait donc 18 quand il s'est mis en tête de m'apprendre le maniement des armes traditionnelles. Lui-même déjà était considéré comme excellent dans le domaine, il est d'ailleurs depuis devenu maître d'armes. A commencé alors pour moi une période d'apprentissage, entre 6 et 12 ans, âge auquel je quittai la maison pour être confiée aux soins affectueux de mon oncle paternel et sa femme, tous deux pédophiles actifs. Une autre histoire.

Aux ordres de mon frère je devais me rendre dans la grande pièce réservée à l'ouest à l'entraînement des garçons, le plus souvent le soir après l'école, le dimanche c'était l'après-midi. Sa méthode était simple : il me montrait ce qu'il attendait de moi et je devais reproduire les gestes. La première fois j'ai pris la chose à la rigolade, j'étais plutôt une petite fille gaie à cette époque. Très froidement il m'a rouée de coups avec une hampe de flèche. Ma nanny horrifiée en découvrant les marques fut renvoyée par mon père à son rôle strict et priée de ne plus JAMAIS l'importuner si elle tenait à continuer à s'occuper de cette petite fille par ailleurs sans aucune importance. Je devais donc m'appliquer du mieux que je pouvais, il n'était toléré aucun relâchement, aucune erreur, aucune larme, aucune plainte, aucun signe de fatigue et à la fin de chaque séance je devais remercier mon frère et l'appeler maître (sensei). Mes deux autres frères de temps à autre venaient profiter du spectacle qu'ils semblaient trouver très divertissant. À ce rythme je faisais des progrès rapides dans tous les domaines, je suis devenue adroite avec la naginata pourtant trop lourde pour moi et de même le wakizashi m'est vite devenu familier, trop petite au début pour manier le long katana, à 7 ans il était devenu impossible de me tirer une larme ou une plainte, et d'ailleurs je ne suis capable de pleurer à nouveau que depuis peu d'années.

Quand j'ai été assez grande pour véritablement passer à l'étude des kata et faire face à mon frère, la méthode était la suivante : lui portait véritablement les coups de bokken en se retenant juste de ce qu'il fallait pour ne pas me briser les os ou m'assommer, une fois pourtant d'un coup porté de bas en haut dans l'entrejambe il m'a faite décoller du sol, j'ai eu du mal à uriner pendant une semaine, cela tirait des larmes à ma nanny. Je devais donc parer pour ne pas être blessée mais mes attaques devaient être retenues… À 12 ans j'étais devenue très experte dans tous les cas de figure.

Fin de la digression, je reviens à Nara

La vie avec Keiko m'avait donc permis de reprendre contact avec la terre des humains et avec moi-même. L'ampleur de la cruauté de ma famille m'apparaissait de plus en plus incroyable, ma colère à leur encontre ne cessait de me tourmenter et l'idée de revanche de m'obséder chaque jour davantage. Je me suis souvenue alors de ces années d'apprentissage forcé, je savais avoir gardé les réflexes gravés définitivement dans tout mon corps, j'avais eu l'occasion de me battre pour me défendre, j'étais parfaitement capable de tenir tête à un homme entraîné, même à 2 ou 3 s'ils n'étaient pas experts, mais cela ne me suffisait pas, je me suis mise en quête d'un maître d'armes qui accepterait de me faire passer de la simple technique à la mythique identification avec le sabre, je voulais devenir capable d'affronter mon frère si les dieux pouvaient m'en donner un jour l'occasion…

À SUIVRE

NARA (7)

J’avais en tête de lui casser la gueule, à mon frère, mais il pèse le double de moi, il est nettement plus grand, en fait il est grand pour un Japonais, je crois il fait peut-être 30 cm de plus que moi, il m’a toujours paru très grand. Donc lui casser la gueule avec mes petits poings pas la peine de rêver. Me restait la solution de le battre au sabre. Il avait été mon maître de 6 à 12 ans, après tout, mais j’avais arrêté l’entraînement pendant 6 ans. Je savais que mon corps à force de dressage avait conservé ses réflexes, mais lui était devenu maître d’armes, j’avais pas le niveau. À Nara comme partout au Japon il y a des écoles pour apprendre le sabre sous toutes ses formes sportives, beaucoup plus difficile de trouver l’enseignement que je cherchais : celui du combat au sabre (kenjutsu). Par où commencer ? Je vivais dans un milieu particulier depuis 2 ans, et il y avait des « sportifs » dans la bande, qui pratiquaient le kendô ou le iaidô. je commençais par eux. Déjà leur expliquer mon but, ça les laissait dubitatifs pour la plupart, et finalement aucun ne pouvait me renseigner. J’ai rassemblé tout mon courage (je suis timide vous savez), Keiko m’a accompagnée et je suis allée voir un maître de iaidô, son école est réputée. Il m’a reçue à la japonaise, c’est à dire poliment mais absolument sans s’engager en rien. L’air de rien il m’a emmenée visiter son dôjô, il a passé un sabre dans sa ceinture, comme pour me faire une démonstration et puis soudain il a dégainé dans ma direction, mes muscles se sont instantanément mis en marche tout seuls, j’ai esquivé exactement comme j’avais appris, sans reculer. Il avait arrêté son geste au moment exact, je ne risquais rien bien entendu. Il n’a rien dit, m’a bien regardée, dans les yeux, m’a scrutée, a mesuré ma respiration, mon attitude, mon ancrage au sol, tout, j’étais toute nue sous ses yeux. Il a réfléchi encore un long moment, aucun de nous trois ne bougeait plus, et puis il m’a donné un nom, une adresse ou me rendre en précisant que c’était lui qui m’envoyait. C’était l’hiver, j’avais 20 ans ½, un peu d’argent devant moi (c’est cher les cours particuliers) et un trac fou quand j’ai franchi le petit portail du jardinet d’entrée de cette vieille maison traditionnelle à deux étages du quartier de… à Nara. Il faisait froid, je n’étais peut-être pas assez vêtue, je tremblais lorsque je m’annonçais à la porte, consciente que je vivais un moment peut-être essentiel de ma nouvelle vie.

Une femme assez jeune est venue, elle était vêtue traditionnellement, ça n’est pas rare à Nara mais davantage que à Kyôto. Je lui ai débité mon petit discours, elle m’a regardée bizarrement « vous êtes bien jeune », mais elle m’a fait entrer dans la première pièce, elle m’a montré un coussin sur le sol et a disparu en glissant sur ses tabi, on entendait que le frottement discret des pieds sur le tatami et le frôlement de la soie… J’étais dans une demi obscurité, j’avais froid, j’étais envahie d’un trac immense, ça a duré un siècle et puis j’ai eu le sentiment qu’on m’observait. Sans bouger la tête j’ai cherché des yeux dans l’ombre jusqu’à ce que je distingue une silhouette qui se cachait juste assez pour que je puisse la voir pour peu que je cherche. Alors cet homme maigre est venu plus près, je n’ai jamais su son âge précisément, il savait que je l’avais vu et semblait en être satisfait. « Alors vous voilà, Y. m’a parlé de vous, je vous attendais, vous n’avez pas tardé » son ton sans être du tout méprisant était un peu ironique. « C’est par ici » il a ajouté, sans m’inviter à le suivre, sans même s’assurer que je le suivais, nous avons traversé plusieurs pièces sombres encore, puis une galerie et nous sommes arrivés dans une vaste pièce couverte en tatami, éclairée seulement par des larges ouvertures en haut des parois. C’était lumineux et calme. il m’a lancé sans prévenir un bokken sorti de nulle part et en même temps attaqué avec un autre, j’esquivais tout en me mettant en garde. Pendant un temps assez long pour que la sueur me mouille le dos il n’a pas cessé de me tester, j’avais l’impression de me battre contre plusieurs adversaires aux styles différents, au moment où je pensais m’effondrer de fatigue le tourbillon a stoppé.

« Vous viendrez dans cette salle, pour commencer, tous les matins à 7h, je dis TOUS les matins. Vous vous changerez avec ma fille, il y a une pièce spéciale, si vous n’avez pas de tenue elle vous en prêtera. Vous commencez demain. Au revoir. »

À SUIVRE

NARA (8)

Alors le lendemain j'étais là en avance, trop peur de commettre une erreur des le premier jour… Je venais à pied, ça m'a été « demandé » le premier matin, c'est la femme qui s'était chargée de la précision, c'est à elle également que je payais chaque fin de semaine (le samedi) la finalement très raisonnable contribution qui m'était demandée. Sous la neige, sous la pluie, par tous les temps tous les matins une demi-heure de marche, je me levais vers 5h ½, ça n'était pas le plus pénible à cause de mes insomnies, sauf quand j'étais réveillée vers 3 ou 4 du matin, je me levais au moment où je me serais rendormie…

J'ai répété comme ça sans interruption les katas une heure chaque matin, pendant des mois. Je les connaissais, il m'avait testée,le sensei a donc fait l'économie de me les enseigner, ce dont il ne m'avait pas caché qu'il était ravi. Il regardait et regardait très attentivement sans pratiquement jamais rien dire, seulement des indications pour améliorer un détail. Un jour je me suis rendue compte que je faisais les mouvements absolument sans y penser, que mon esprit s'était déconnecté (entretemps j'avais acheté un iaito). Pour la première fois mon sensei m'a adressé vraiment la parole à ce moment précis pour m'arrêter. Je l'ai regardé, j'ai regardé autour de moi comme si je sortais d'un rêve confortable. « Voilà, vous y êtes quand même ». Le quand même ne m'a pas paru très flatteur. Les mois suivants ont été consacrés à ce travail de dissolution, de fonte dans le mouvement avec pour but de n'être plus que la lame, cesser de me remplir d'intentions et laisser s'écouler le temps et les enchaînements de leur propre mouvement, que le simple fait de dégainer entraîne tout naturellement la suite des actes hors ma volonté propre, uniquement dans la logique interne de l'enchaînement.

Après environ la première année ainsi écoulée, un matin j'appris que je devais venir le lendemain en fin de matinée, cette fois, toujours à pied, naturellement. C'était un dimanche. La grande salle toujours vide pour moi le matin était peuplée d'une demi-douzaine d'hommes plus ou moins jeunes, je me trouvais la seule fille, je me suis sentie minuscule. J'ai eu un mouvement de recul à l'entrée, d'un signe de tête impératif, le sensei m'a fait entrer. Il m'a présentée et m'a fait asseoir au pied d'un des longs murs, c'était toujours à moi de deviner ce que je devais faire, j'ai regardé ce qui se passait, je ne voyais pas quoi faire d'autre. L'un après l'autre les élèves dégainaient et dans le même mouvement tranchaient un morceau de bambou vert d'une trentaine de centimètres et gros comme mon bras, dans l'idéal le bambou simplement posé sur une colonne de bois ne devait pas tomber. Le sensei ramassait la partie tranchée et avec l’élève en observait la coupe. J'avais déjà eu l'occasion enfant de me livrer à des exercices de ce genre mais avec une natte roulée, je n'avais jamais vu l'exercice au bambou. Quand tous ont eu l'occasion de s'y essayer plusieurs fois, certains plus, d'autres moins, ça a été mon tour. Je n'avais pas tenu un vrai katana de coupe tel que celui que le sensei me tendait depuis l'âge de 12 ans, et cela, alors, me terrorisait… J'ai eu soudain du mal à avaler ma salive, j'avais dans la bouche sous la langue un goût comme de métal, et il me semblait devenir plus rouge que le soleil du drapeau national, en même temps j'avais froid, mon dos s'était figé.

J'avançai pleine d’appréhension devant la colonne. NON me fit le sensei, Recommence. 3 fois comme ça. La 4e fois je lâchai enfin mon esprit, « et puis zut » j'aurais pu dire mais je parlais pas français, j'avançai, vide, tranchai, reculai de 4 pas, en garde haute puis rengainai. Ça avait duré une infime portion de temps et pourtant une éternité comme un film au ralenti…

J'avais conscience vaguement qu'il s'était passé quelque chose, tous étaient silencieux, mais c'était la règle après tout. Le sensei me regardait d'une drôle de façon, pour la première fois j'avais l'impression qu'il souriait, bien que son expression sévère n'avait pas changé. Il avait ramassé la partie tombée et me la tendait. La coupe était droite, sans aucun arrondi, c'était ma première coupe et elle était parfaite, le biseau était lisse sans trace d'éclat à sa sortie, ma tenue de sabre avait été juste. « Recommence la même chose tout de suite 2 autres fois »

Je le fis, 2 fois.

« À partir de demain tu viens à 1h de l'après-midi, à jeun. » J'avais maintenant 21 ans ½, Je ne le savais pas mais je venais d'être promue disciple de l'école KK… Mon véritable apprentissage allait pouvoir commencer.

À SUIVRE…

NARA (9)

J’ai reçu l’enseignement de mon sensei encore 4 ans, mais de manière moins quotidienne, jusqu’à mon départ du Japon. J’appris ainsi, et j’assimilai comme je pus les techniques traditionnelles du combat au sabre et quelques autres choses, mais l’important était ailleurs. J’apprenais aussi à apaiser ma volonté, à me décentrer et m’effacer, à accepter mes qualités et mes manques, au moins le temps des katas ou au moment où je devais affronter un adversaire afin qu’il ne rencontre que le vide et ne puisse par conséquent pas m’atteindre. Être vide d’intention afin que la lame dirige le mouvement de mon corps et non pas l’inverse qui est l’attitude ordinaire. J’appris que la vraie spontanéité, le vrai naturel est sans intention. Mon passé et les traumatismes qui m’avaient marquée étaient toujours douloureux, ils le sont toujours, mais j’appris à les regarder comme on regarde un spectacle. Cela ne calmait pas mes insomnies, ni mes cauchemars, je ne sais toujours pas encore m’effacer dans le sommeil, j’ai quitté mon enseignement trop tôt, mais à l’état de veille je vis de mieux en mieux la présence de ce passé.

Trois ans s’étaient écoulés, ou un peu plus, mon sensei m’annonça un jour qu’il était temps pour moi de recevoir mon shinken, il avait trouvé la lame convenant exactement à mon esprit et mon corps. C’était une lame ancienne, il faudrait la faire monter. Cependant mes moyens ne me permettaient ni une monture de luxe ni, de toutes façons, l’achat. Keiko organisa une collecte auprès de toutes les amies et amis, une photographe donna une importante contribution, et ajouté à mes économies, le montant total était réuni en quelques semaines. La monture est sérieuse mais sans aucun luxe, tsuka ito en coton noir, j’ai de petites mains et c’est plus doux, tsuba ronde sans ornement en acier noirci… Je ne peux exprimer toute la reconnaissance que je leur dois, sinon en restant toujours digne de leur générosité. Cette lame a un défaut, infime, seul un œil exercé peut le deviner. « Ce sabre est à ton image », me dit le sensei, « comme toi il est marqué, mais comme toi ça ne peut l’empêcher de faire bien ce pour quoi il est fait, lui pour trancher, toi pour vivre droite ». Mon shinken, qui m’accompagne et me rappelle depuis la voie lorsque je faiblis, me fut remis lors d’une cérémonie privée, en présence de quelques dignitaires de l’école KK… Je ne sus que plus tard qu’il s’agissait d’une sorte de brevet d’aptitude, les choses ne sont jamais clairement dites, chacun comprend ce qu’il peut, et l’enseignement est donné non pas en référence à une théorie mais en fonction de qui le reçoit, c’est pourquoi il ne peut être communiqué que de maître à élève.

Pendant ces années, je faisais toujours équipe avec Keiko, nous habitions séparément, mais aussi parfois l’une chez l’autre lorsque nous avions besoin ou envie de longues journées et de longues nuits d’amour sans autre limite que notre capacité à jouir l’une de l’autre longuement. Je continuais à travailler comme modèle et comme hôtesse d’occasion. J’avais ainsi rencontré un peintre photographe français et son épouse, on avait eu l’occasion de travailler 2 fois ensemble, et leur gentillesse, leur distance affectueuse (ils étaient beaucoup plus âgés) leur respect pour ma nudité et les résultats des shootings m’avaient beaucoup rapprochée d’eux, nous étions vite devenus assez amis pour que je leur raconte beaucoup de choses de ma vie. Nous parlions un mélange de japonais et d’anglais curieux mais suffisant pour exprimer des sentiments complexes. Cette collaboration, l’approche du corps et de la nudité qui la sous-tendait ont énormément fait pour me réconcilier avec mon image physique. J’ignorais à quel point cette rencontre allait compter pour moi dans les années qui suivirent et jusqu’à aujourd’hui.

À SUIVRE

LE DUEL

Donc, ce mercredi matin j'avais rendez-vous avec mon frère aîné pour ce duel. Je lui avais lancé ce défi et il l'avait accepté de crainte de paraître reculer devant une fille. Il est mon aîné de 12 ans et a environ 30 cm et 50 kg de plus que moi. Il est maître d'armes. Je suis juste disciple d'une autre école de kenjutsu. C'est lui qui m'a forcée dès l'âge de 6 ans à me former aux armes traditionnelles en n'hésitant pas pour cela à me rouer de coups impitoyablement. Je tenais depuis si longtemps à cette confrontation, j'ai saisi l'occasion qui se présentait sans en prévenir mon sensei, contre toutes les règles… La rencontre se déroulerait en 3 reprises, au bokken, mais dans les conditions d'un duel réel au sabre : tous les coups sont permis. Un arbitre incontestable et pour chacun de nous deux un assistant étaient prévus. Le combat aurait lieu dans un endroit discret sans autres témoins.

Ma chérie était arrivée de Paris la veille au soir par l'autoroute, C et G mes vieux amis seront de la partie : C conduira l'auto et G va m'assister.

j'ai passé mon vieux hakama, coton bleu délavé, C me prête un très joli haori jaune à rayures. Il a les manches courtes et étroites au poignet, il ne gênera pas mes mouvements et si mon frère me démolit au moins je serai jolie à l'hôpital…

On arrive en avance, 9 h 05, un vigile nous ouvre la grille d'un site industriel, parking désert, on décide d'attendre dans la voiture. J'ai la trouille, ma princesse me tient la main en silence. J'ai du mal à avaler ma salive. J'ai pas peur qu'il me démolisse, j'ai peur de ne pas être à la hauteur.

Arrive une grosse auto noire, un homme en descend, c'est l'arbitre, il nous invite à le suivre, mon frère sort de la voiture, en tenue noire marquée du mon familial… D'un coup j'ai 6 ans, il me terrorisait et je sens mes jambes mollir sous moi, j'avance comme une automate, on entre dans un hangar vide, le sol est vert, très lisse et donne une impression de souplesse sous les pieds. Je n'entends pas l'arbitre qui nous rappelle les conventions, je suis comme un paquet de chiffons, je n'ose même pas croiser le regard de mon frère qui doit sûrement se réjouir de ma nervosité.

Face à face. Les bokken se touchent une première fois, l'arbitre donne le signal, immédiatement j'oublie tout, je suis seulement le prolongement du bokken, il me mène, mon esprit est libéré, ma volonté propre s'efface derrière les enchaînements de gestes.

Mon frère attaque très fort pour me donner une leçon, je pare 1 ou 2 coups ajustés, il avance pour une attaque à la tête, au lieu de parer classiquement, je fléchis les genoux, ce qui l'oblige à avancer un peu plus les bras car je suis plus petite, tac je le bloque par dessous au poignet gauche, son bokken glisse sur mes cheveux, effleure à peine ma joue droite. 1 point partout annonce l'arbitre

Mais… Mais tout le monde l’a vu et lui sait : avec une vraie lame je lui tranchais les tendons et la veine du poignet, il était hors de combat. Au pire j'avais une légère coupure à la joue. C'est un gros 1er point.

2e assaut très brutal, mon frère veut me blesser c'est évident. Encore attaque à la tête je répond classiquement un pas de côté, je m'incline à gauche mon bokken allongé vertical protège mon dos ou glisse son attaque à droite, je pivote sur le pied du même côté et le touche au côté droit exposé 2 pour moi, contre 1

3e assaut, s'il gagne il faudra prolonger, je m'attends à quelque chose de violent. Je suis plus petite, donc je me rapproche très prés pour le gêner. Mon frère met tout son poids sa force et sa colère, légère et mobile j'esquive plus que je ne pare et vois la faille : je m'efface de côté et recule d'un pas devant une attaque au bras qu'il tente de me casser, lâchant mon bokken de la main droite que je lance derrière moi je porte un tsuki de la main gauche qui me fait gagner en longueur, il vient s'y planter…

J’ai gagné J’ai été à la hauteur

Je recule de 5 pas, l'arbitre proclame ma victoire, mon frère n'a pas bougé. Je crois qu'il me voit pour la première fois de sa vie. Il me domine de toute sa hauteur, son regard est d'un intensité incroyable, comme moi il a les yeux très noirs.

ET IL ME SALUE, mais pas comme au début du combat, ironiquement, non il me salue en égal.

J'ai ce que je voulais depuis tant d’années. Il aura fallu utiliser les armes que lui-même m'avait mises en main. Mais pourquoi ?

Je suis en seiza, vide comme un sac, mon esprit plane au dessus de moi, je suis oiseau, l'arbitre et les assistants en rêve règlent les formalités.

Mon frère avant de sortir hésite, revient : « Je regrette…» un geste suspendu de la main… une seconde, puis sort. Je ne sais pas ce qu'il regrette, je ne saurai sans doute jamais car je ne souhaite pas le revoir.

Sur le trajet de retour, contre la poitrine de ma princesse, moi petite fille, adolescente puis jeune femme, toutes les trois pleurent pleurent ces larmes rentrées où mon cœur baignait depuis trop longtemps.