Pierre-Emmanuel Weck

Zone d'Écriture Temporaire

Moi qui n’est toujours cessé ce chercher à me dissoudre dans le monde, voilà que je recommence à faire des autoportraits.

Je sais que lorsque cela me prend c’est que je doute de ma propre existence. J’ai besoin de voir ma propre image sur mon écran, vérifier que je suis bien toujours en vie. Moi qui ne m’ai jamais senti comme très intéressant parce que tellement creux, j’ai fini par développer cette capacité à entrer en résonance avec le monde afin de m’en emplir. Entre empathie, extrême attention, concentration de chaque réaction chez les autres afin de pouvoir rendre compte ensuite de leur image la plus belle au reste du monde. M’effaçant derrière mes images, cherchant même à disparaitre derrière elles. Bien sûr, j’ai la fierté de faire ces images et j’en connais la valeur, mais c’est un peu comme si je n’en étais pas responsable. Aujourd’hui, une fois de plus, je dois réapprendre à vivre pour moi-même, enfin. Je découvre donc progressivement qui je suis, ce que j’attends des dernières années qui me restent à vivre, ce que je souhaiterais réaliser pour ne rien regretter. Désormais le temps m’en compté, il y aura une fin, comme pour tout. La quête d’absolu est sans doute résolue même si je n’y renonce pas tout à fait ne serait-ce comme prétexte pour aller un peu plus loin et ne pas se satisfaire de ce que je possède déjà. « Temps partager résiste au temps » est maintenant ma seule raison de continuer d’avancer, seul. C’est pour cela que je recommence à faire des autoportraits. Pour voir qui je suis, pour voir les traces du temps, la lente descente vers la dissolution finale.

Aller dans un pays comme l'Éthiopie pour quelqu'un comme moi qui n'a jamais beaucoup voyager et particulièrement déroutant dans le fait que TOUT devient intéressant.

Il faudrait pouvoir tout photographier mais pour cela il faut un minimum de structure que l'on n'a pas au premier abord. Ainsi, le nombre de gens dans les rues, dans le paysage, partout, ces foules incroyable, cette densité d'humains… Il faut l'organiser dans le viseur.

Du coup quand on se retrouve dans les petites ruelles de Harar avec ses murs peint et ses passants portant des étoffes de couleurs, tout redevient facile : un cadrage simple et l'image est belle.

Elle est belle, soit, mais que raconte-t-elle ? Harar, l'Éthiopie, l'Afrique deviennent alors images de cartes postales. Bien sûr, c'est véritablement simple et beau comme ça mais d'une part ça correspond tellement à ce que l'on a déjà vu mille fois et d'autre part ça détourne de tout le reste.

On a tellement peur d'alimenter les stéréotypes et on se rend compte aussi qu'en un mois, si on a fait beaucoup de photos, on n'a pas vu grand chose. D'ailleurs peut-on voir autant qu'on le souhaiterait ? Simplement plus on s'éloigne de chez soi, moins on maîtrise les codes de la société que l'on visite et donc plus il faudrait ajouter de textes pour préciser, nuancer, faire remarquer tel détails, expliquer… ce que l'image montre et ne montre pas.

Il faudra donc y retourner ou abandonner l'idée de raconter une histoire.

Quelle représentation photographique de ce que nous vivons actuellement ?

Nous avons besoin de nous rattacher à un récit collectif. Quelque chose qui donnerait à voir ce que nous vivons. Même si la solitude, le retrait forcé de l’agitation du monde peut être temporairement une source de plaisir, le manque de contact social finit par provoquer comme une dilution des individualités de chacun.

Alors, il y a bien entendu toutes les images réalisées dans les hôpitaux qui ont un peu toute la même beauté du jeu des couleurs et des lignes (les capteurs numériques aiment beaucoup les lumières au néon contrairement à la pellicule qui avait plus de mal), tous ces lieux se ressemblant assez en matière d’architecture et en pratiques vestimentaires. Mais cela concerne, somme toute, une infime minorité de Français. Cette agitation est un peu le contrepoint du calme de nos vies quotidiennes.

Il y a les scènes de rue avec une voisine à sa fenêtre, un couple jouant de la musique dans la rue, des canards sur une place un peu loin du canal où on les trouve habituellement… La variété des photographes fait qu’il ne se dégage pas encore une esthétique particulière. Les seules scènes de rue qui ont la même esthétique sont celles des films au smartphone des agressions policières principalement sur les jeunes des quartiers…

Il y a toutes les photos « poétiques » voulant rendre compte d’un temps suspendu, d’une forme d’attente ou de redécouverte de l’environnement du photographe. Il y a d’ailleurs comme une forme de retenue, car j’ai l’impression, que ce sont surtout des images d’objets plus que de personnes. La vie privée semble moins s’étaler[1]. Là encore, la variété des personnes donne une grande variété de styles.

Il y a aussi les agences et photographes professionnels qui en profitent pour tenter des correspondances entre aujourd’hui et leurs images archives qu’ils publient ensuite sur les réseaux sociaux. Il s’agit pour eux de continuer d’exister, même s’ils ne peuvent plus produire autant qu’avant. C’est agréable de revoir d’anciennes images, mais ça ne fonctionne pas pour dire ce que nous vivons aujourd’hui contrairement à un texte de science-fiction ou de littérature[2]. Et finalement, les films catastrophes sur la fin du monde produits en masse ces 20 dernières années, ne nous aident pas tellement puisque leur fonction est de faire du spectaculaire, ce qui ne représente pas notre réalité aujourd’hui[3].

En fait, les seuls à pouvoir encore être dans le spectacle sont les hôpitaux (via la photo principalement) et le gouvernement (via la télévision). De ce point de vue, le monde politique est assez pauvre en innovation de représentation et ne laissera sans doute pas un grand souvenir. Tandis que le monde des hôpitaux est au moins chargé de fortes charges émotionnelles. L’un est utile, l’autre…

Il y a comme une quête d’icône, mais il ne semble pas y avoir de récit. Pour qu’il en soit ainsi, il faut quelque chose de collectif, et le confinement empêche justement le collectif. D’autre part, une icône doit synthétiser tout un univers déjà existant[4].

Peut-être qu’une compilation d’images organisée par un journal à partir des reportages publiés ou d’un appel à participation des lecteurs donnera une meilleure vision avec l’effet d’accumulation.

Notes

[1]: J’ai l’impression qu’il y a moins de selfies ou moins d’images autocentrées. On voit pas mal de vidéos de personnes organisant des parcours sportifs dans leur appartement, mais il s’agit de montrer une création. Le selfie n’est pas une création, mais plutôt une contemplation et une validation d’être là, quelque part. Les gens ont l’intuition que leur intimité est banal, que leur univers intérieur, reflet de leur mental, n’a pas d’intérêt. Ils sont finalement assez ordinaires, sans le paysage extraordinaire du voyage ou la fête.

[2]: La peste de Camus et de nombreux autres.

[3]: Fictions d’apocalypse, par Sébastien Omont (En Attendant Nadeau). Mediapart, samedi 23 novembre 2019 et « Anthologie des dystopies. Les mondes indésirables de la littérature et du cinéma », de Jean-Pierre Andrevon, Vendémiaire.

[4]: une jolie fille sur les épaules de son compagnon avec le poing levé revient régulièrement dans les manifestations comme la mère ou la famille en peur devant le cadavre d’un homme ou d’un enfant dans un conflit armé.

Je n’ai jamais aimé les journaux, même des grands écrivains. “J’ai fait ci, j’ai lu ça, machin m’a dit…”. C’est parfois utile au regard de l’œuvre de l’écrivain pour comprendre certains passages, certaines allusions, l’origine possible d’une idée… Mais c’est tellement autocentré…

Désormais, on a tellement l’habitude avec les blogs, les chaines YouTube et autres traces de soi et des autres sur les réseaux sociaux que l’on n’a plus besoin, comme auparavant, de témoignages intimes pour comprendre l’être humain. Le trivial est désormais notre quotidien numérique.

Dans une autobiographie, il y a au moins un peu de recul. On réécrit le passé, on lui donne forme, on dit sa vérité, on peut construire un cheminement, il y a une certaine épaisseur. Alors que le journal, soit c’est du factuel soit on s’écoute écrire.

Un journal de confinement n’est pas non plus un carnet de voyage. Ce n’est pas un regard curieux sur le monde, mais plutôt un regard condescendant sur son nombril…

Pour ma part, je ne peux produire qu’avec le monde extérieur, en entrant en résonance avec lui. Aujourd’hui, je me retrouve donc avec moi-même-tout-seul… Et bien ce n’est pas très intéressant. En tout cas pas plus que ce que vit celui qui lit ces lignes.

Plus tard, on aura une avalanche de bouquins sur le sujet. Les plus intéressants seront certainement ceux des journalistes qui auront pu continuer de travailler à voir et analyser le monde. Les autres seront du genre selphique, bourgeois ou pornographique.

La densité du visage de l’être aimé.

Les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, la peau, les cheveux…

Toute la promesse d’un autre monde, d’un changement, d’un état permanent de fulgurance.

Dans le regard, le concentré du désir et de l’ivresse. La promesse et sa réalisation. La tension et l’abandon.

Le temps suspendu pour l’éternité, la liaison réconsilliante entre l’instant et l’enfance.

ici, ailleurs, partout le monde est à modre à pleines dents.

Le corps ne fait plus qu’un avec l’esprit, les corps s’assemblent puis se frôlent et jamais ne se quittent longtemps.

Tous les sens sont en effervessence. L’intelligence est dans les corps et l’a sensibilité dans les esprits.

J’ai regroupé toutes les images de ma dernière histoire d’amour et les ai parcourues.

Comme le graphe d’un rythme cardiaque, elles me rappellent les bons et mauvais moments de cette relation. Avec le recul, je vois les instants critiques qui annonçaient les suivants. Je retrouve les choix que j’ai faits et ceux que j’aurais du faire.

J’y puise une sorte de douleur ainsi qu’une intensité brouillonne mêlant tristesse et désir, regrets et sentiment de libération. 

J’y vois les impasses et ne peux pourtant m’empêcher de regretter la fin.

Je redécouvre nos rituels. Les autoportraits dans les reflets des vitrines, les fotoautomates, les repas dans sa petite cuisine ou dans mon salon, ses mains tenant sa cigarette et son sourire, les cafés fréquentés, ses yeux baissés sur un livre ou son regard direct dans l’objectif, son corps qui se dévoile…

D’un seul coup, je survole plusieurs années de vie commune, d’aller-retour entre deux pays. Il y avait tant d’espoir, de tendresse et d’usure. Tant d’attirance, de confiance et de férocité. Tant de rire et de fatigue. Il y avait tant de beauté…

Sans image, je n’aurais peut-être pas de souvenir. Peut-être serais-je alors plus léger ? De la lourdeur d’être photographe.

Je louche depuis pas mal d’années maintenant. Mon père avait déjà ce problème-là et je l’ai aggravé à une époque en travaillant trop su un écran. Maintenant, je m’y suis fait même si cela me gêne continuellement.

Cela a changé mon rapport au réel.

Confusion

Je me suis mis à faire des images de reflets dans les vitrines des rues de Paris. Pas tout à fait comme ce que je voyais le réel, mais tout au moins pour m’approcher d’une certaine confusion. Ça s’est fait d’une manière intuitive. Ce n’est que bien plus tard que j’ai fait le rapprochement entre le fait de loucher et le fait de faire ce genre d’images.

Cette imprécision du regard s’est aussi traduite dans le fait que je ne cherche pas la précision dans mes images, plutôt une atmosphère. Cela me pousse par exemple à aimer les ambiances de manifestation et à y rechercher un ordre dans le chaos. Le Leica est parfait pour moi dans ce cadre-là. Pas de détail, pas de cadrages précis au millimètre près. Au contraire ce qui se passe hors du cadre est tout aussi important que ce qui se trouve dedans. C’est peut-être aussi pour cela que j’ai du mal à produire une image et qu’il m’en faut plusieurs pour raconter une histoire.

Cyclope

Loucher n’est pas un problème au moment où l’on fait une photo puisque de toute manière on n’utilise qu’un œil pour viser. C’est plutôt avant pour capter le réel et après pour y revenir. Le temps de l’image, on se trouve dans une sorte d’espace très agréable et puissant. D’un sel coup, on VOIT, pleinement et entièrement ce qui se passe devant nous.

Avant quand je ne louchais pas, je pouvais me trouver dans cet état à tout moment. Maintenant, je dois faire un effort particulier. Avant ce que je voyais était devant moi et je n’avais plus qu’à le capter. Maintenant, j’en ai comme l’intuition et je le confirme en regardant dans le viseur. L’image est désormais en moi d’abord puis est confirmée par l’appareil photo.

L’image dedans/dehors

C’est un peu la philosophie du Leica, on projette une image que l’on a en soi. Aujourd’hui avec les écrans qui se trouvent à l’arrière des appareils photo (ou des téléphones), on observe une image déjà cadrée par les bords de l’écran et on décide de la fixer. C’est désormais l'outil qui nous montre le monde. Je ne sais pas quelles conséquences cela peut avoir pour l’humanité. Un autre rapport au réel, ça, c’est sûr. Il n’y a pas forcément d’appauvrissement à moins de considérer une perte similaire entre le livre et le film. Comme on le pensait de la photo lors de son invention par rapport à la peinture. Si les deux coexistent, si chacun développe son chemin tout en se confrontant, pourquoi pas.

De loin, les crient semblaient bon enfant et puis quand on m'a expliqué l'activité, ils m'ont semblé moins agréables. Se transformant en éructations. Je suis donc allé voir.

La pratique daterait du moyen-âge. Le jeu consiste à bander les yeux d'un joueur qui va avancer avec un sabre émoussé, guidé par un petit tambour ainsi que les paroles de la foule, vers une oie morte suspendue par les pieds à laquelle il devra trancher le cou.

Si la foule criait certes, mais il n'y avait pas cette excitation malsaine provoquée par le sang et la mort. Plutôt la volonté d'aider ou d'embrouiller le joueur avec beaucoup d'humour. Le cadavre de l'oie, n'était pas l'objet du jeu, juste une masse nécessaire et pratique de par ses caractéristiques physiques afin de rendre l'action plus difficile.

Les photographies théâtralisent l'action et ne rendent finalement pas compte de l'atmosphère véritable du moment. Tout comme les cris au loin donnaient une interprétation fausse de l'événement. La présence du sabre comme arme donnant la mort crée une dimension tragique alors que cela ne dure qu'une fraction de seconde. Il faut bien entendu photographier toute l'action et donc la progression du joueur vers l'oie ainsi que le moment où il frappe la bête, mais ne retenir que la dernière action donne une image fausse de l'ambiance globale du jeu.

Tout comme réduire une manifestation politique qu'aux casseurs en fin de cortège occulte les revendications du cortège.

Il est toujours plus tentant de photographier le spectaculaire que l'inaction, l'action que l'attente, la violence que le calme… Quoi qu'ils en disent, c'est ce que voudront les journaux et c'est ce que retiendront les lecteurs.

On peut donc avoir deux lectures de l'événement. D'un côté, un homme avec un sabre symbole de toute puissance, du pouvoir de trancher la vie d'un animal fragile et sans défense avec autour une foule qui cri. Et de l'autre, un individu aveugle, avec un sabre émoussé rendant dérisoire son acte de frapper un animal déjà mort et un public qui s'amuse à le faire tourner en bourrique. Loin de la toute-puissance, il n'y a qu'un homme aveugle qui ne peut se déplacer qu'avec l'aide d'un public plus ou moins taquin, dont l'arme n'est pas fiable et qui devra frapper un cadavre inanimé, mais pas inerte.

Tout le monde peut participer (hommes / femmes / enfants). On ne sort pas de la condition humaine, il n'y a pas de super-héros. On demeure dépendant du groupe qui nous fait vivre. L'outil, ou la technologie, n'apportent pas la toute-puissance et l'acte de frapper est dérisoire puisque la mort a déjà eu lieu. C'est plutôt un jeu de dépossession, de double pantin, l'homme aveugle et titubant face à l'oie pandouillante et récalcitrante.

Il faudrait faire évoluer le jeu en utilisant un substitut moins macabre à l'oie déshumanisée, car cela ne serait pas un renoncement à la fête et ses symboles populaires, mais permettrait de monter d'un cran dans la dignité et le respect du vivant (et donc de la mort). Perçu parfois comme une sensiblerie, cette sensibilité au vivant est d'autant plus importante que nos sociétés ont atteint un degré d'autodestruction des cultures et de l'environnement tels que la sacralisation du vivant, et la mort, apparait comme le dernier rempart à la barbarie.

Il y a avec le GPS comme une superposition qui s’opère entre le monde et soi. On ne cherche plus à savoir où l’on est sur une carte, mais où l’on va. Le paysage disparait (on sait de moins en moins lire un paysage sur une carte).

On s’en remet à une machine qui ne communique avec nous que visuellement et/ou auditivement. Nous n’utilisons pas ou réduisons fortement l’usage de l’odorat pour sentir l’humidité de la forêt, des sons pour entendre la rivière qui passe à proximité, du touché pour sentir le vent qui monte de la vallée.

Désormais, on n’est plus jamais perdu nulle part puisque l’on sait toujours où l’on est exactement.

Le paysage s’efface, le voyage disparait au profit du trajet et du but de celui-ci.

C’est un peu la même chose que pour la montre analogique ou numérique. La numérique est beaucoup plus précise, mais on ne sait plus aussi facilement se situer dans le temps. Nous n’en avons plus la même représentation. Nous ne sommes plus dans un monde linéaire, mais morcelable.

Autant la littérature met des mots sur des émotions, des couleurs, des formes et intensifie le monde autant le numérique, s’il nous apporte dans un premier temps ce sentiment d’intensité, fini par nous assécher. À la différence du texte qui fait appel au pouvoir créatif de notre cerveau, le numérique nous propose une vision clé en main.

La question n’est donc pas de savoir si le numérique sera assez développé dans les années à venir pour être aussi puissant que notre cerveau, mais si notre cerveau sera toujours aussi sollicité pour créer nos propres images intimes. Des images qui perdureront même après la coupure d’électricité.

Cela m’évoque le modèle grandissant de l’abonnement. Il parait presque normal de payer chaque mois pour pouvoir utiliser un logiciel comme un traitement de texte, un retoucheur d’images ou l’écoute de musiques. Mais si l’on cesse de payer les créations, les vôtres ou celles que vous avez achetées ne sont plus accessibles. Sans compter le contrôle que certaines sociétés souhaitent avoir sur la “bonne” moralité, l’orientation politique ou sociale de vos créations. Avec un simple stylo et une feuille de papier, vos productions vous appartiennent totalement, de leurs créations, de leurs usages (comme le partage) pour toute la durée de votre vie.

Il y a comme une volonté de captation de tous les aspects du vivant.

Peut-être cela a-t-il aussi à voir avec la diminution de l’intimité. Les conversations téléphoniques étalées dans les espaces publics bousculent les usages habituels. D’une part, il y a le sentiment que “ces gens-là” ne respectent pas l’espace commun en l’envahissant pour vous imposer leurs histoires particulières, mais aussi qu’ils ne ressentent pas l’aspect intime de leurs conversations, qu’ils n’éprouvent pas de pudeur.

Le terme de pudeur, tombé un peu en désuétude s’applique pourtant parfaitement dans le sens où ce que chacun raconte n’a rien d’extraordinaire, de profondément secret, de radicalement nouveau pour le genre humain, mais que c’est malgré tout une partie de soi qui nous appartient en propre.

Peut-être est-ce aussi la raison du succès des filtres en photographie numérique. Redonner une épaisseur à l’image parfaite comme transparente et donc sans aspérité, sans épaisseur. La reproduction parfaite du réel n’apporte rien de plus que le réel lui-même. Passé l’effet de nouveauté et de la performance technologique, elle devient ennuyeuse, sans âme. Elle ne comble en rien notre besoin de compréhension du monde. Un peintre qui peint la réalité parfaitement ne fait que de la reproduction mécanique. Même la photographie, après avoir libéré la peinture du réel, s’est affranchie de cet écueil. On lui reconnait désormais un certain regard, un style.

La numérisation change le rapport au sens.

De même les rencontres (principalement sexuelles) se font de plus en plus via des plateformes numériques sur Internet (avec des algorithmes). Outre l’efficacité en termes d’accumulation de partenaires, ces outils réduisent les risques et les surprises, l’épaisseur du temps. Tout comme le GPS, il n’y a plus de voyage, mais des trajets pour aller à une rencontre dont l’algorithme garanti le résultat. L’absence de temps, d’épaisseur de vie fait que la rencontre, si elle répond à la pulsion sexuelle, ne comble rien du gouffre de nos âmes.

Il y a, dans le numérique, comme la tentative de désépaissir nos vies, de tout mettre en chiffre. Comme si le numérique ne pouvant copier nos âmes cherchait à les faire disparaitre.

Je repense à la formule inscrite sous le cadran solaire de la maison collective dans laquelle je passais, enfant, mes vacances étés et que j’ai fait mienne depuis de nombreuses années : “Temps partager résiste au temps”.

Si je prends une photo de ma fille jouant du violoncelle et que je la mette sur la cheminée ou dans l'album photo, c'est une photo de famille ;

La directrice du Conservatoire l'ayant vu, me demande d'en faire une affiche pour inciter les enfants de la ville à venir lors des portes ouvertes, c'est une photo de communication ;

Et puis, il faut bien que je réinscrive ma fille à ce Conservatoire et n'ayant pas le temps de passer par le photomaton pour lui tirer le portrait, je découpe cette photo et en fait une photo d'identité ;

Ma fille décroche ensuite un premier prix au Conservatoire et le journal local me demande un photo d'elle pour illustrer l'article, c'est alors une photo d'information ;

La photo est re-publiée dans le même journal pour parler de l'engouement des jeunes pour la musique, c'est une photo d'illustration ;

Un luthier me demande cette photo pour la publier dans le journal municipal avec l'adresse de sa boutique, c'est une photo de réclame ;

Un publicitaire s'en empare pour illustrer la sérénité qu'il y aurait à prendre un compte épargne pour une banque, c'est une photo publicitaire ;

Un amis galeriste me propose de faire une rétrospective de mes photos et j'y mets la photo de ma fille à son violoncelle, ça devient une œuvre d'art ;

Il en fait des cartes postales, c'est alors du marchandising ;

Plus tard, des historiens ressortiront cette image et ce sera une photo d'archive ;

Et cetera.

L'usage d'une photographie et/ou l'intention du photographe en change la fonction. Le statut juridique du photographe change également en fonction de l'usage (journaliste s'il travaille pour la presse, artisan s'il fait des photos de mariages, auteur/artiste s'il fait de l'illustration, fonctionnaire s'il travaille pour une collectivité territoriale, amateur s'il photographie pour lui-même ou s'il travaille déjà sous un autre statut…).

Les droits d'auteurs ne lui appartiennent pas toujours selon que l'on considère qu'il a photographié de lui-même ou sous les ordres de quelqu'un ou d'une institution.

Il y a quelques années, lorsque je disais que j'étais photographe, on me demandait où était ma boutique…

Ainsi, tout ce qui touche à l'usage de l'appareil photo est regroupé sous le terme de la photographie. Dans le domaine automobile, chacun comprend bien la distinction entre un pilote et un conducteur. Dans le domaine culinaire, on fait aussi la différence entre être cuisinier et faire la cuisine. Ça ne retire rien à la qualité de chacun.

Un amateur peut être meilleur qu'un professionnel mais il n'en demeure pas moins un amateur. Il n'est pas inséré dans une chaine professionnelle. De même que je peux me dire très bon dentiste amateur, j'aurai peu de clientèle car je n'aurai pas le réseau de confiance (nombreuses années d'études sanctionnées par un diplôme, appartenance à l'Ordre des médecins…) nécéssaire pour le client.

C'est pourquoi par exemple dans le domaine de la presse, l'utilisation massive des photographies d'amateur est si problématique (J'en reparlerai dans un autre article).

Dès que l'on touche à la représentation du réel, il y a aussi la notion de goût qui intervient (construite elle-même sur des normes culturelles, sociologiques, politiques…) et c'est le même sujet que pour la peinture avec ceux qui visitent les expositions en disant “Ah ça ! J'aurais pu le faire aussi !” Sauf qu'ils ne l'ont pas fait car en faite, ils ne pouvaient pas le faire.

Une image d'une chose, même simple et banale, non révélée n'existe pas et n'a jamais existé auparavant. C'est la photographie qui créée l'image.

Ainsi, lorsque je dois parler photo, je suis obligé de cadrer la discussion afin qu'elle ne parte pas dans tous les sens.

Si “tout le monde” a désormais un appareil photo sur lui avec smartphone, mais tout le monde a un stylo chez lui, la culture liée à l'usage n'est pas encore suffisante pour que chacun puisse en discuter en se comprenant clairement. Si je dis que je suis historien et que mon outil de travail est un stylo, on ne me confond pas avec un écrivain. On sait que mon travail n'est pas le même vis à vis du rapport au réel, du style, des contraintes économiques…

L'arrivée en masse des appareils photos numérique a quelque peu brouillée ces nuances. La très grande simplicité de fonctionnement des appareils couplé au rêve marketing de reconnaissance rapide des réseaux sociaux a créé une excitation dont il faudra attendre qu'elle retombe un peu pour que revienne la pensée.

Enter your email to subscribe to updates.