Pierre-Emmanuel Weck

Zone d'Écriture Temporaire

Je ne sais pas si c’est d’avoir souvent travaillé pour le Mémorial de la Shoah, mais je suis assez sensible aux images des papiers et portraits d’identité qui circulent sur Telegram des soldats (généralement russes) morts dans la guerre en Ukraine.

Ce qui est étrange, c’est qu’un début de mémorial des morts russes est constitué par l’ennemi. En effet, la Russie, refusant de reconnaitre qu’elle fait la guerre à l’Ukraine (qu’ils nomment dans leur novlangue une “opération militaire spéciale”), délègue à celle-ci le “soin” de dénombrer ses morts.

Ce mémorial s’érige au jour le jour sur les réseaux sociaux, ces espaces que l’ont disaient virtuels et qui sont désormais le reflet bien réel de la réalité occultée par la dictature poutinienne.

La question des ruines est une problématique qui m’intéresse depuis de nombreuses années. Je lis ici ou là des livres et articles sur le sujet mais jamais je n’ai trouvé en quoi cela faisait écho en moi. Je tente d’écrire, en ce moment, une petite synthèse sur le sujet mais je me perds dans trop de détails…

D’ailleurs, c’est au détour de mes recherches que “je suis allé” à Marioupol via GoogleMaps pour voir à quoi ressemblait cette ville. Je suis allé me promener de capture d’écran en capture d’écran autour de l’usine d’Azovstal. Je suis ainsi tombé sur des images prises à 360° par un certain Андрей Чабан.

Ce travail m’a pris du temps pour regarder chacune de ses images, en faire des captures d’écran puis les recadrer. Ce temps passé, avec parfois le sentiment de perdre mon temps, fut comme si j’avais réellement réalisé ce voyage et ces images. Ça m’a rappelé le fait que lorsque je visite une ville, je mets toujours dans mon programme d’aller dans un endroit éloigné, sans intérêt, pour éprouver de l’ennui, sentir le temps qui passe. La surface, même d’une grande ville, est finalement assez peu occupé de lieux emblématiques. Ceux-ci sont dilués dans de grands espaces de lassitude, parfois même de médiocrité, mais où vient se nicher de nombreuses surprises et surtout une bonne part de l’esprit des habitants.

Ainsi, à force de passer du temps avec Андрей Чабан et son vélo posé là, le temps de la photo, j’ai fini par développer une certaine amitié pour lui, comme si nous avions fait la visite ensemble, comme celles que l’on vit souvent en voyage.

Voilà, c'est fait.

J'ai enfin apporté mes archives photo de la Shoah au Mémorial de la Shoah.

Je suis tout ému.

En sortant, j'ai eu besoin de respirer un grand coup, de marcher en grandes enjambées. Je ne m’étais même pas apperçu que j‘avais oublié ma casquette. Même toute grise, la ville était belle.

Je me suis senti allégé d'un poids, presque d'une culpabilité. Celle d'avoir gardé ces archives au fond de mon disque dur, si longtemps, alors que je les avais promises, il y a déjà pas mal d'années.

Ces archives n'ont peut-être pas une valeur inestimables, mais elles sont ce qui fut et participeront à ce qu'il faut garder en mémoire.

Ce fut sans doute la collabration professionnelle la plus agréable. Celle qui a eu le plus de sens. Un mélange d'émotions, de moments historiques comme la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat français dans le génocide des juifs, de rencontre exceptionnelles comme avec Samuel Pisar, Ida Grispan, Edith Levy, Jo Wajsblat et tant d'autres… Un sentiment profond d'humanité,

Il n'y a pas qu'à Hong Kong ou New York que l'on peut faire des photo, d'une fenêtre de magasin, en plongée, des passants avec en fond les zébrures des passages piétons. Bon on est quand même moins haut, c'est sûr.

On a ainsi des paysages urbain aléatoires de personnes traversants plus ou moins dans tous les sens et ça provoque une sorte de ballet d'humains qui me fascine toujours.

On peut aussi zoomer un peu et isoler des individus. Je ne saurais trop définir ce que ça provoque chez moi. Comme un léger voyeurisme peut-être, un sentiment de toute puissance (je surplombe et je en suis pas vu de ceux que je photographie).

Il y a a aussi comme un rapport au temps et à l'espace. Outre l'habillement des passants et la forme de quelques bouts de mobilier urbain, on ne situe plus tout à fait le moment et le lieu où les images ont été prises.

C'est l'angle de prise de vue inhabituel et la répétition du procédé qui fini par donner un sens ou tout au moins un intérêt à l’exercice.

Même si on peut voir les visage, on a la sensation de ne pouvoir les reconnaitre, ils demeurent étrangement anonymes.

Un peu comme tous ces passants que l'on croise dans une ville et qu'on ne voit pas.

Voyage dans les archives, voyage dans les souvenirs avec un peu de nostalgie…

Je regarde le livre de Joseph Wolfgang Mayer “Standing by the wall”. Ce sont des photos panoramiques prisent en 1990 du Mur de Berlin. Les images se déplient et c'est assez agréable de retrouver les endroits que j'ai connu voir même photographiés.

C'est très étrange cette sensation que le Berlin que j’ai connu n'existe plus, voir même n’aurait jamais existé. Quand je parle de ces années où j’y suis allé la première fois, les gens me racontent d’autres versions des histoires auxquelles je croyais avoir participé. Je fini par me demander si je n’en ai pas inventé ou réinventé une bonne partie.

Comme si cette ville n’existait pas en elle-même mais n’était que le support des projections de chacun. On ne ferait que s’y croiser, et encore, sur des malentendus… Elle se transformerait selon nos humeurs, nous confronterait avec la part la plus sombre de l’humanité du XX° siècle, à des histoires d’amour qui n’aboutissent à rien, à des utopies et des alternatives qui se meurent doucement désormais nous manipulant, comme de petits pantins addicts à la nostalgie, la douleur et la tristesse du monde.

Et même quand on veut en partir, la fuir, on y revient, acceptant notre destin qui est de se dissoudre ici ou ailleurs alors autant que ce soit ici.

https://bildbandberlin.com/product/josef-wolfgang-mayer-standing-by-the-wall-berlin-1990-signed/

Un ami est passé. Il m’a montré le travail d’écriture qu’il réalise en ce moment. Le principe pourrait s’apparenter à celui de Perec avec son « Je me souviens » tout en étant bien plus personnel. Il part de portraits de personnes très variées et décline ses souvenirs en liens avec ces personnes avec des textes, des images, des vidéos, des musiques….

Ce qui m’a traversé l’esprit c’est qu’on a la sensation qu’il cherche des preuves de son existence pour se les présenter à lui-même. « J’ai bien vécu ça puisque cette personne liée à ce souvenir est bien réelle, elle » Elle est d’autant plus réelle que tous ses contemporains en ont un souvenir, même vague, contrairement à lui que finalement peu de gens connaissent.

New York fut pour lui la ville de sa naissance au monde. Comme il n’ava jamais été au sommet de l’Empire State Bulding, il est reparti avec ce ticket pour lui permettre d’y monter un jour. Une preuve que je n’ai plus qu’en photo du fait que j’y suis monté, une invitation à continuer le voyage pour lui.

Les rues n’ont pas d’ombre, parfois le trottoir disparait. On alterne de vieux pavillons avec des tout modernes, un futur emplacement encore cultivé de maïs et une friche avec panneau publicitaire planté sur le bord. Le flot de voiture est continu à cette heure-ci (17h), chaque conducteur est seul dans son véhicule.

L’espace. Les maisons sont grandes ainsi que les jardins qui les entourent. On pourrait y vivre à plus de 10. Les jardins sont globalement bien entretenus mais manque d’ombre (d’arbres) pour un pays de soleil.

La maison est le point focus. Tout est organisé pour que le regard converge vers elle depuis le portail ou à travers quelques ouvertures dans la cloture. C’est tellement kitch, la nature semble tellement maîtrisée qu’on a du mal à imaginer la vie qu’il peut y avoir dans ces espaces.

Dans les quartiers pauvres, les gens sont dehors. On bricole la voiture devant l’immeuble, on prend l’apéro sur le trottoir, les enfants font des tours de vélo. Il y a de la vie dehors parce que chez soi c’est trop petit, ça n’a pas tout le confort.

Les riches ont de l’espace mais ne l’habitent pas. Il sert à se protéger du reste du monde tout en mettant en scène les signes de la réussite sociale.

J’ai vécu dans presque tous ces espaces et bien d’autres au court de ma vie. Dans l’appartement parisien de mes parents rempli d’amis dans un quartier populaire, dans une résidence pour cadre où les adultes s’ennuyaient mais où les enfants pouvaient jouer sans croiser de voiture avec ses haies piquantes et môches, à Bruxelles dans une chambre avec juste un lavabo et les toilettes collectives sur le palier, à Berlin dans l’appartement de l’immeuble presque communautaire de Wolfgang, dans une caserne militaire, dans le Wagenbourg d’Alfredo, dans un appartement Hausmanien d’un quartier bobo du centre de Paris, dans une barre d’immeuble au 17° et dernier étage chez ma mère avec la ville qui se s’arrête jamais à ses pieds, dans un petit pavillon de banlieue communiste avec un micro jardin et l’autoroute pas loin, dans une maison de maître avec sa tour du 15° siècle…

J’ai eu tous les rêves d’habitations selon mes âges mais pas forcément dans l’ordre (la chambre de bonne est arrivée quand je n’étais plus étudiant), selon mon niveau social mais, là aussi, souvent en décalage (au moment où j’ai le moins d’argent, j’ai la maison la plus fastueuse).

Je finirai peut-être dans une maison perdue dans la forêt ou dans un studio en ville. L’espace ne sert qu’à être partagé ou alors me semble trop encombrant. De toute façon mon salon d’écriture a toujours été le café. Comme si le contraste entre l’environnement étranger et bruyant permettait d’être plus concentré et d’aller plus en profondeur en soi.

Parfois la sensation de ne plus avoir prise sur le monde (l'a-t-on jamais eu d'ailleurs ?). Avoir envie de voyager de ville en ville, de traverser des paysages, de croiser des visages, peut-être de vivre davantage la nuit que le jour et sous la pluie et toujours dans des pays dont on ne parle pas vraiment la langue.

Glisser, regarder par la fenêtre embuée, faire des images floues en noir et blanc d'ombre de femmes que nous aurons frôlées…

Regarder les autres vivre à défaut de savoir comment vivre moi-même, quitter mon corps pour mieux y revenir en dansant jusqu’à plus soif.

L’envie de parcourir l'Europe pour tenter de comprendre le malaise, la première guerre mondiale, la deuxième guerre mondiale, le retour des fascises comme un continuel effondrement, essayer d'élucider la perpétuel volonté de ce continent d'en finir avec soi-même.

Essayer de saisir tous les visages croisés, tenter de comprendre le manque profond de nos sociétés, la faille ultime impossible à combler, la regarder droit dans les yeux, pleurer, souffrir et renaitre de cette confrontation et trouver le monde si beau, encore et toujours.

Recevoir de chaque regard tous les reproches de la terre, tous les désirs de pardon, toutes les tentatives de séduction, tous les espoirs de reconnaissance, tous ces instants d'éternité…

Une amie se change, elle retire son tee shirt. Poitrine nue. Aussitôt je regarde dans le miroir à mes côtés son image et je la photographie. Je n’aurais pas photographié cette amie directement, non pas par pudeur, nous nous sommes connu intimement mais parce que cela aurait été une photo de nu de plus. Son intérêt n’aurait pas été au delà d’elle et moi. C’est comme si son image dans le miroir ne lui appartenait déjà plus tout à fait et à moi non plus d’ailleurs. Elle peut nous échapper à tous les deux et possiblement être regardée par d’autres. Cadre dans un autre cadre, image inversée, il y a comme le début d’une histoire dont nous ne sommes que les acteurs. chacun peut écrire la suite. On approche l’intemporalité, peut-être même, avec un peu de chance, l’éternité.

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