Pierre-Emmanuel Weck

Zone d'Écriture Temporaire

Voyage dans les archives, voyage dans les souvenirs avec un peu de nostalgie…

Je regarde le livre de Joseph Wolfgang Mayer “Standing by the wall”. Ce sont des photos panoramiques prisent en 1990 du Mur de Berlin. Les images se déplient et c'est assez agréable de retrouver les endroits que j'ai connu voir même photographiés.

C'est très étrange cette sensation que le Berlin que j’ai connu n'existe plus, voir même n’aurait jamais existé. Quand je parle de ces années où j’y suis allé la première fois, les gens me racontent d’autres versions des histoires auxquelles je croyais avoir participé. Je fini par me demander si je n’en ai pas inventé ou réinventé une bonne partie.

Comme si cette ville n’existait pas en elle-même mais n’était que le support des projections de chacun. On ne ferait que s’y croiser, et encore, sur des malentendus… Elle se transformerait selon nos humeurs, nous confronterait avec la part la plus sombre de l’humanité du XX° siècle, à des histoires d’amour qui n’aboutissent à rien, à des utopies et des alternatives qui se meurent doucement désormais nous manipulant, comme de petits pantins addicts à la nostalgie, la douleur et la tristesse du monde.

Et même quand on veut en partir, la fuir, on y revient, acceptant notre destin qui est de se dissoudre ici ou ailleurs alors autant que ce soit ici.

https://bildbandberlin.com/product/josef-wolfgang-mayer-standing-by-the-wall-berlin-1990-signed/

Un ami est passé. Il m’a montré le travail d’écriture qu’il réalise en ce moment. Le principe pourrait s’apparenter à celui de Perec avec son « Je me souviens » tout en étant bien plus personnel. Il part de portraits de personnes très variées et décline ses souvenirs en liens avec ces personnes avec des textes, des images, des vidéos, des musiques….

Ce qui m’a traversé l’esprit c’est qu’on a la sensation qu’il cherche des preuves de son existence pour se les présenter à lui-même. « J’ai bien vécu ça puisque cette personne liée à ce souvenir est bien réelle, elle » Elle est d’autant plus réelle que tous ses contemporains en ont un souvenir, même vague, contrairement à lui que finalement peu de gens connaissent.

New York fut pour lui la ville de sa naissance au monde. Comme il n’ava jamais été au sommet de l’Empire State Bulding, il est reparti avec ce ticket pour lui permettre d’y monter un jour. Une preuve que je n’ai plus qu’en photo du fait que j’y suis monté, une invitation à continuer le voyage pour lui.

Les rues n’ont pas d’ombre, parfois le trottoir disparait. On alterne de vieux pavillons avec des tout modernes, un futur emplacement encore cultivé de maïs et une friche avec panneau publicitaire planté sur le bord. Le flot de voiture est continu à cette heure-ci (17h), chaque conducteur est seul dans son véhicule.

L’espace. Les maisons sont grandes ainsi que les jardins qui les entourent. On pourrait y vivre à plus de 10. Les jardins sont globalement bien entretenus mais manque d’ombre (d’arbres) pour un pays de soleil.

La maison est le point focus. Tout est organisé pour que le regard converge vers elle depuis le portail ou à travers quelques ouvertures dans la cloture. C’est tellement kitch, la nature semble tellement maîtrisée qu’on a du mal à imaginer la vie qu’il peut y avoir dans ces espaces.

Dans les quartiers pauvres, les gens sont dehors. On bricole la voiture devant l’immeuble, on prend l’apéro sur le trottoir, les enfants font des tours de vélo. Il y a de la vie dehors parce que chez soi c’est trop petit, ça n’a pas tout le confort.

Les riches ont de l’espace mais ne l’habitent pas. Il sert à se protéger du reste du monde tout en mettant en scène les signes de la réussite sociale.

J’ai vécu dans presque tous ces espaces et bien d’autres au court de ma vie. Dans l’appartement parisien de mes parents rempli d’amis dans un quartier populaire, dans une résidence pour cadre où les adultes s’ennuyaient mais où les enfants pouvaient jouer sans croiser de voiture avec ses haies piquantes et môches, à Bruxelles dans une chambre avec juste un lavabo et les toilettes collectives sur le palier, à Berlin dans l’appartement de l’immeuble presque communautaire de Wolfgang, dans une caserne militaire, dans le Wagenbourg d’Alfredo, dans un appartement Hausmanien d’un quartier bobo du centre de Paris, dans une barre d’immeuble au 17° et dernier étage chez ma mère avec la ville qui se s’arrête jamais à ses pieds, dans un petit pavillon de banlieue communiste avec un micro jardin et l’autoroute pas loin, dans une maison de maître avec sa tour du 15° siècle…

J’ai eu tous les rêves d’habitations selon mes âges mais pas forcément dans l’ordre (la chambre de bonne est arrivée quand je n’étais plus étudiant), selon mon niveau social mais, là aussi, souvent en décalage (au moment où j’ai le moins d’argent, j’ai la maison la plus fastueuse).

Je finirai peut-être dans une maison perdue dans la forêt ou dans un studio en ville. L’espace ne sert qu’à être partagé ou alors me semble trop encombrant. De toute façon mon salon d’écriture a toujours été le café. Comme si le contraste entre l’environnement étranger et bruyant permettait d’être plus concentré et d’aller plus en profondeur en soi.

Parfois la sensation de ne plus avoir prise sur le monde (l'a-t-on jamais eu d'ailleurs ?). Avoir envie de voyager de ville en ville, de traverser des paysages, de croiser des visages, peut-être de vivre davantage la nuit que le jour et sous la pluie et toujours dans des pays dont on ne parle pas vraiment la langue.

Glisser, regarder par la fenêtre embuée, faire des images floues en noir et blanc d'ombre de femmes que nous aurons frôlées…

Regarder les autres vivre à défaut de savoir comment vivre moi-même, quitter mon corps pour mieux y revenir en dansant jusqu’à plus soif.

L’envie de parcourir l'Europe pour tenter de comprendre le malaise, la première guerre mondiale, la deuxième guerre mondiale, le retour des fascises comme un continuel effondrement, essayer d'élucider la perpétuel volonté de ce continent d'en finir avec soi-même.

Essayer de saisir tous les visages croisés, tenter de comprendre le manque profond de nos sociétés, la faille ultime impossible à combler, la regarder droit dans les yeux, pleurer, souffrir et renaitre de cette confrontation et trouver le monde si beau, encore et toujours.

Recevoir de chaque regard tous les reproches de la terre, tous les désirs de pardon, toutes les tentatives de séduction, tous les espoirs de reconnaissance, tous ces instants d'éternité…

Une amie se change, elle retire son tee shirt. Poitrine nue. Aussitôt je regarde dans le miroir à mes côtés son image et je la photographie. Je n’aurais pas photographié cette amie directement, non pas par pudeur, nous nous sommes connu intimement mais parce que cela aurait été une photo de nu de plus. Son intérêt n’aurait pas été au delà d’elle et moi. C’est comme si son image dans le miroir ne lui appartenait déjà plus tout à fait et à moi non plus d’ailleurs. Elle peut nous échapper à tous les deux et possiblement être regardée par d’autres. Cadre dans un autre cadre, image inversée, il y a comme le début d’une histoire dont nous ne sommes que les acteurs. chacun peut écrire la suite. On approche l’intemporalité, peut-être même, avec un peu de chance, l’éternité.

J’ai souvent l’impression de ne pas avoir de mémoire. Déjà, n’étant pas rancunier, je n’arrive jamais à me souvenir de la manière dont un conflit a pu se créer. Je me souviens juste de l’atmosphère, et, si une nouvelle fois un conflit identique apparait, j’en ressens la similarité, je n’arrive pas alors à me rappeler suffisamment de détails pour pouvoir comparer et argumenter. Je « sais » juste que c’est proche de la dernière fois, que ça se construit de la même manière mais je ne peux en dire davantage.

Du coup, faire des photos quotidiennement est assez important. Lorsque je dois revisiter mes archives, j’arrive à faire revenir les atmosphères mais toujours pas les détails. C’est sans doute pour cela que je vais de plus en plus vers le noir et blanc qui pour moi ne s’intéresse qu’aux structures de l’image. Sans couleur, on réduit les détails. De même qu’une image floue n’est pas pour me déplaire. Il arrive parfois que les aplats, les textures de grains (ou de bruit numérique) soient plus beaux que le sujet de l’image.

C’est aussi pour cela que j’aime faire des photos de concerts. Je m’y retrouve enveloppé de musique, je dois me mettre au diapason et traduire des sons en images. On ne retrouvera jamais dans une image le thème du morceau de musique photographié, juste une atmosphère.

On lit parfois que traduire, c’est trahir. Mais à l’invers, on pourrait dire que traduire, c’est (re)créer. L’idée de trahison dans ce cas là est proche de l’idée de pureté. Ça peut être intéressant pour faire réfléchir le cerveau comme on ferait du sport pour le corps mais c’est une pensée inutile pour vivre. Ce genre de pensée débouche sur les idées d’incompréhension, d’incommunicabilité, de faussé entre les cultures et les individus. C’est une forme de fractionnement, d’individualisme extrême qui mène à la méfiance, au relativisme ou au sectarisme. À l’invers, l’idée de (re)création ouvre sur les possibles, les variantes. Elle introduit de la subjectivité assumée, un monde en mouvement que l’on a envie de partager. Elle refuse d’enfermer les représentation et la pensée dans quelque chose d’immuable, elle en fait quelque chose de fluide. Le roc de ma montagne fini par se fissurer et la montagne disparait tandis que l’eau continue son cycle, se transformant plusieurs fois en donnant naissance à de multiples formes de vies lors de son voyage.

Moi qui n’est toujours cessé ce chercher à me dissoudre dans le monde, voilà que je recommence à faire des autoportraits.

Je sais que lorsque cela me prend c’est que je doute de ma propre existence. J’ai besoin de voir ma propre image sur mon écran, vérifier que je suis bien toujours en vie. Moi qui ne m’ai jamais senti comme très intéressant parce que tellement creux, j’ai fini par développer cette capacité à entrer en résonance avec le monde afin de m’en emplir. Entre empathie, extrême attention, concentration de chaque réaction chez les autres afin de pouvoir rendre compte ensuite de leur image la plus belle au reste du monde. M’effaçant derrière mes images, cherchant même à disparaitre derrière elles. Bien sûr, j’ai la fierté de faire ces images et j’en connais la valeur, mais c’est un peu comme si je n’en étais pas responsable. Aujourd’hui, une fois de plus, je dois réapprendre à vivre pour moi-même, enfin. Je découvre donc progressivement qui je suis, ce que j’attends des dernières années qui me restent à vivre, ce que je souhaiterais réaliser pour ne rien regretter. Désormais le temps m’en compté, il y aura une fin, comme pour tout. La quête d’absolu est sans doute résolue même si je n’y renonce pas tout à fait ne serait-ce comme prétexte pour aller un peu plus loin et ne pas se satisfaire de ce que je possède déjà. « Temps partager résiste au temps » est maintenant ma seule raison de continuer d’avancer, seul. C’est pour cela que je recommence à faire des autoportraits. Pour voir qui je suis, pour voir les traces du temps, la lente descente vers la dissolution finale.

Aller dans un pays comme l'Éthiopie pour quelqu'un comme moi qui n'a jamais beaucoup voyager et particulièrement déroutant dans le fait que TOUT devient intéressant.

Il faudrait pouvoir tout photographier mais pour cela il faut un minimum de structure que l'on n'a pas au premier abord. Ainsi, le nombre de gens dans les rues, dans le paysage, partout, ces foules incroyable, cette densité d'humains… Il faut l'organiser dans le viseur.

Du coup quand on se retrouve dans les petites ruelles de Harar avec ses murs peint et ses passants portant des étoffes de couleurs, tout redevient facile : un cadrage simple et l'image est belle.

Elle est belle, soit, mais que raconte-t-elle ? Harar, l'Éthiopie, l'Afrique deviennent alors images de cartes postales. Bien sûr, c'est véritablement simple et beau comme ça mais d'une part ça correspond tellement à ce que l'on a déjà vu mille fois et d'autre part ça détourne de tout le reste.

On a tellement peur d'alimenter les stéréotypes et on se rend compte aussi qu'en un mois, si on a fait beaucoup de photos, on n'a pas vu grand chose. D'ailleurs peut-on voir autant qu'on le souhaiterait ? Simplement plus on s'éloigne de chez soi, moins on maîtrise les codes de la société que l'on visite et donc plus il faudrait ajouter de textes pour préciser, nuancer, faire remarquer tel détails, expliquer… ce que l'image montre et ne montre pas.

Il faudra donc y retourner ou abandonner l'idée de raconter une histoire.

Quelle représentation photographique de ce que nous vivons actuellement ?

Nous avons besoin de nous rattacher à un récit collectif. Quelque chose qui donnerait à voir ce que nous vivons. Même si la solitude, le retrait forcé de l’agitation du monde peut être temporairement une source de plaisir, le manque de contact social finit par provoquer comme une dilution des individualités de chacun.

Alors, il y a bien entendu toutes les images réalisées dans les hôpitaux qui ont un peu toute la même beauté du jeu des couleurs et des lignes (les capteurs numériques aiment beaucoup les lumières au néon contrairement à la pellicule qui avait plus de mal), tous ces lieux se ressemblant assez en matière d’architecture et en pratiques vestimentaires. Mais cela concerne, somme toute, une infime minorité de Français. Cette agitation est un peu le contrepoint du calme de nos vies quotidiennes.

Il y a les scènes de rue avec une voisine à sa fenêtre, un couple jouant de la musique dans la rue, des canards sur une place un peu loin du canal où on les trouve habituellement… La variété des photographes fait qu’il ne se dégage pas encore une esthétique particulière. Les seules scènes de rue qui ont la même esthétique sont celles des films au smartphone des agressions policières principalement sur les jeunes des quartiers…

Il y a toutes les photos « poétiques » voulant rendre compte d’un temps suspendu, d’une forme d’attente ou de redécouverte de l’environnement du photographe. Il y a d’ailleurs comme une forme de retenue, car j’ai l’impression, que ce sont surtout des images d’objets plus que de personnes. La vie privée semble moins s’étaler[1]. Là encore, la variété des personnes donne une grande variété de styles.

Il y a aussi les agences et photographes professionnels qui en profitent pour tenter des correspondances entre aujourd’hui et leurs images archives qu’ils publient ensuite sur les réseaux sociaux. Il s’agit pour eux de continuer d’exister, même s’ils ne peuvent plus produire autant qu’avant. C’est agréable de revoir d’anciennes images, mais ça ne fonctionne pas pour dire ce que nous vivons aujourd’hui contrairement à un texte de science-fiction ou de littérature[2]. Et finalement, les films catastrophes sur la fin du monde produits en masse ces 20 dernières années, ne nous aident pas tellement puisque leur fonction est de faire du spectaculaire, ce qui ne représente pas notre réalité aujourd’hui[3].

En fait, les seuls à pouvoir encore être dans le spectacle sont les hôpitaux (via la photo principalement) et le gouvernement (via la télévision). De ce point de vue, le monde politique est assez pauvre en innovation de représentation et ne laissera sans doute pas un grand souvenir. Tandis que le monde des hôpitaux est au moins chargé de fortes charges émotionnelles. L’un est utile, l’autre…

Il y a comme une quête d’icône, mais il ne semble pas y avoir de récit. Pour qu’il en soit ainsi, il faut quelque chose de collectif, et le confinement empêche justement le collectif. D’autre part, une icône doit synthétiser tout un univers déjà existant[4].

Peut-être qu’une compilation d’images organisée par un journal à partir des reportages publiés ou d’un appel à participation des lecteurs donnera une meilleure vision avec l’effet d’accumulation.

Notes

[1]: J’ai l’impression qu’il y a moins de selfies ou moins d’images autocentrées. On voit pas mal de vidéos de personnes organisant des parcours sportifs dans leur appartement, mais il s’agit de montrer une création. Le selfie n’est pas une création, mais plutôt une contemplation et une validation d’être là, quelque part. Les gens ont l’intuition que leur intimité est banal, que leur univers intérieur, reflet de leur mental, n’a pas d’intérêt. Ils sont finalement assez ordinaires, sans le paysage extraordinaire du voyage ou la fête.

[2]: La peste de Camus et de nombreux autres.

[3]: Fictions d’apocalypse, par Sébastien Omont (En Attendant Nadeau). Mediapart, samedi 23 novembre 2019 et « Anthologie des dystopies. Les mondes indésirables de la littérature et du cinéma », de Jean-Pierre Andrevon, Vendémiaire.

[4]: une jolie fille sur les épaules de son compagnon avec le poing levé revient régulièrement dans les manifestations comme la mère ou la famille en peur devant le cadavre d’un homme ou d’un enfant dans un conflit armé.

Enter your email to subscribe to updates.